vendredi, février 10, 2006

Hauteur limite

Un rêve lucide. Je suis à la campagne au milieu d'une prairie. Entourée de haies d'arbres, elle est traversée dans le sens de la longueur par une ligne téléphonique. En volant, je me rends compte que je suis en train de rêver et je me rappelle même avoir fait un autre rêve lucide dans la nuit. Comme le contenu de ce dernier m'échappe, il se peut aussi que ce soit un faux souvenir.

J'essaie de voler au dessus du niveau que détermine la ligne. Elle se change en une sorte de barre de saut en hauteur. Les différentes techniques mises en oeuvre, plus ou moins fondées sur la concentration ou le détournement de l'attention, échouent successivement. Je renverse la gravité. Cela fonctionne mais je n’obtiens pas l’effet voulu : j’ai la sensation de chuter alors que je souhaitais avoir celle de monter.

Il me semble qu'il y a deux causes à ce petit problème qui m'arrive assez souvent, au point que je passe parfois tout mon rêve - c'est-à-dire deux ou trois minutes - à essayer de le résoudre. La première est une limite visuelle, une sorte d'horizon constitué par la ligne de la cime des arbres, des toits des maisons ou encore une ligne téléphonique comme dans ce rêve-ci. Il est très difficile de passer au dessus. La seconde est la sensation de gravité. Dans mon cas, voler consiste à lutter consciemment contre l'impression de chute, c'est pourquoi inverser la gravité ne s'est pas avéré satisfaisant. Une solution qui aurait pu convenir aurait été de me rendre léger comme un ballon gonflé à l'hélium.

A voir : la planche de BD Übertrouillarde sur le blog La Lanterne Brisée. Chose stupéfiante, Esther ne serait pas dessinatrice mais compositrice professionnelle ! On trouvera sur son blog quelques petits morceaux de son crû, dans un style tout à fait atonal.

jeudi, février 09, 2006

Compléments de réalité

Il me vient à l'esprit une explication supplémentaire à l'illusion d'optique que présente l'article précédent. Si, ainsi que je l'expliquais plus bas, de près la perception s'attache naïvement, comme dans un smiley, au tracé des éléments du visage - et on notera que la forme des sourcils détermine l'essentiel de l'expression - de loin elle restitue plus de détails qu'il n'en existe ; elle les crée au besoin. Je n'arrive plus à retrouver sur le net cette expérience réalisée dans un laboratoire de la vision, dont voici la présentation grossière.



Dans cette photo de marathoniens et de leurs spectateurs, regardons les visages les plus éloignés desquels on parvienne encore à saisir le détail. Monsieur A a l'air sévère avec ses lunettes noires. L'ailette de son nez et la monture de droite reçoivent un éclat du soleil. De Monsieur B, on ne distingue plus grand chose, sinon qu'il est âgé, chauve et qu'on discerne encore ses yeux comme des taches séparées. Il a peut être une petite moustache tombante et grisonnante, mais rien n'est moins sûr. Faut-il le préciser, il est évident que tous deux sont de sexe masculin.

Maintenant, que voyons nous réellement de Monsieur A et de Monsieur B ?

Monsieur A
Monsieur A

Monsieur B
Monsieur B

Le fait que la réalité puisse être complétée, voire reconstituée, à partir d'indices pauvres et disparates n'étonnera pas les rêveurs lucides. Ils savent qu'un monde intégral, cohérent, pouvant présenter toutes les critères de la réalité, est créé lors du rêve, sur les seules bases de l'activation aléatoire des neurones durant le sommeil paradoxal (1). Une grande partie de notre réalité - si ce n'est la majeure - étant le fruit du fonctionnement cérébral, on comprend qu'elle diffère assez peu de l'hallucination. C'est d'ailleurs ce que Dali souhaitait montrer à travers sa méthode paranoïaque-critique.

(1) Cette phase de sommeil est appelée paradoxale justement parce que l'activité électrique corticale est similaire à celle de l'état de veille.

mercredi, février 08, 2006

Camouflage psychologique

La méthode paranoïaque-critique, le fer de lance de Salvador Dali, consiste en grande partie à créer des images doubles et à dissimuler des représentations à l'intérieur d'un tableau. Dali utilise une méthode de "camouflage psychologique" - selon ses propres termes : il reproduit, à proximité du dessin caché, des formes similaires, comme s'en apercevra dans l'exemple cité plus bas.

Pour ceux que ce jeu amuserait, je propose une nouvelle méthode d'image double inspirée d'une illusion d'optique trouvée sur le site de Jean Pierre Petit. Les curieux qui ont suivi le lien dans l'article en question l'auront déjà vue.



De près, le visage de gauche est celui d'un homme grimaçant et celui de droite d'une femme calme. De loin, c'est l'inverse. L'explication fournie sur le site est incroyablement tarabiscotée et, à mon humble avis, à peu près fausse. Je crois que l'incompréhension découle de l'obnubilation sur la méthode utilisée : plaquer sur une image soumise à un filtre passe-bas (ne laissant que les grandes masses) celle issue d'un filtre passe-haut (qui restitue seulement les détails). En fait, le filtre passe-haut va juxtaposer des contours de tons complémentaires. A partir d'une certaine distance, ces valeurs seront perçues par la même cellule rétinienne et leur addition optique va produire une tonalité neutre confondue avec le reste. On ne discernera alors que les grandes lignes du dessin.

L'intérêt de cette illusion réside donc exclusivement dans le fait qu'elle met en évidence l'importance des détails et des contours - les yeux, le nez, la bouche - dans la perception d'un visage humain. En effet, de près, les zones de valeur apparaissent comme secondaires et n'entrent pas en compte dans l'appréciation de l'émotion exprimée - du moins de manière consciente. L'idée que je propose serait de créer des images doubles où l'agencement des zones de valeur ajouterait une impression inconsciente, voire contredirait, le tracé lisible du dessin.

Ce principe peut-être utilisé dans un tout autre but. Dans cette nature morte du peintre flamand Willem Claesz Heda, le surgissement de la réalité est obtenu grâce à l'ajout de minuscules éclats spéculaires et de petites lignes d'ombre aux masses indistinctes des objets. Mais là, je crois que je n'apprends rien aux peintres...



Oeuvre originale.


Image avec filtrage passe-bas : les grandes masses sont indistinctes.


Image avec filtrage passe-haut : ce sont quelques rares éclats qui donnent l'impression de réalité.

lundi, février 06, 2006

La défense Loujine

Il y a quelques jours, j'ai prétendu qu'il n'existait qu'un seul roman digne de ce nom sur le thème du jeu d'échecs, celui de Zweig. J'avais oublié "La défense Loujine" de Nabokov. Honte à moi.

Pour m'éviter d'encourir la haine du spectre de l'écrivain, j'ai acheté le livre. Mais je n'arrive pas à aimer Nabokov. J'avais déjà lu Lolita et Ada. Les cinq premiers chapitres du Loujine sont virtuoses. On a l'impression que le narrateur est une abeille au regard surchargé de facettes dorées qui, virevoltant autour des personnages, entre soudain sous la voûte ombragée de leur crâne où elle butine furtivement quelques pensées avant de ressortir tout aussi vite par la fenêtre ouverte de leurs yeux cristallins. Néanmoins cette virtuosité est comparable à celle du pianiste qui enchaîne les arpèges le plus rapidement possible pour éblouir l'auditoire. Il oublie l'idée du morceau.

Quant au contenu, j'ai déjà évoqué Madame Bovary pour le "Joueur d'Echecs". Ici encore, la comparaison est valable. Qu'on imagine une Madame Bovary dont le rustaud de pharmacien serait le héros. L'esprit rivé à ses formules alambiquées et à leurs ingrédients, son corps l'empêtrant comme ses vêtements, la figure piètre et ennuyée dans les réceptions qu'organise sa jolie épouse, la risée discrète de son entourage, il perdrait les pédales, verrait l'univers sous l'aspect d'une préparation chimique dont il ne maîtrise plus la concoction et finalement se suiciderait à sa place ; tout cela vu non pas avec la lorgnette de Flaubert, mais celle de Dostoïevski. Loujine n'est pas pharmacien. Il est joueur d'échecs. Il aurait pu être mathématicien, cryptographe, informaticien. La "Défense Loujine" serait alors une biographie d'Alan Turing (1).

Ce roman a sans doute lancé le cliché ennuyeux de l'association banale entre jeu d'échecs et folie. J'ai le sentiment que Stephan Zweig s'en est beaucoup inspiré et qu'il a divisé le héros de Nabokov en deux : le physique et le relationnel désagréables de Loujine constituent son champion d'échecs ; son mental est adapté au chausse-pied à un double de Zweig même. Tout ceci ne signifie plus rien : les deux personnages de l'écrivain autrichien sont des songeries sans corps.

Pourtant le roman de Zweig marque davantage l'imagination. Il contient plus d'idées fascinantes : des bourreaux, des prisons, de la cruauté mentale, de la folie, un navire sur l'océan, un combat de David contre Goliath, un titre de champion du monde. Il se rapproche du mythe. Reste de la "Défense Loujine", en plus d'un style extraordinairement brillant, une magnifique description psychologique d'états morbides où la réalité sensorielle se délite, devient de plus en plus tenue, laisse voir par transparence comme le verre dépoli des kaléidoscopes des séries grotesques de souvenirs fiévreux, de spéculations difformes, d'images hypnagogiques lesquelles se répètent et se répètent, fractalement, à l'infini.

(1) Alan Turing, mathématicien anglais et père de la notion d'intelligence artificielle, s'est suicidé.

jeudi, février 02, 2006

Les nudités invisibles

C'est en ôtant ses vêtements que le jeune chimiste Jack Griffin, dans le roman d’H.G. Wells, devenait invisible. Une anecdote amusante, trouvée sur le site de Jean-Pierre Petit, prouve que cette bonne vieille méthode fonctionne toujours :

«Nous avons dans la tête un lot d'expected signals (signaux auxquels nous nous attendons). Quand une perception, un concept, une idée sort de ce que nous sommes capables d'imaginer, tout cela n'accède même pas au niveau de notre conscience, étant inconsciemment classé au niveau des illusions d'optique. Nous sommes l'objet en permanence d'une censure mentale très active.

Il y a pas mal d'années j'étais à Aix en Provence avec une femme que j'ai beaucoup aimée. [...] Un soir je lui ai proposé une expérience : aller de son domicile au mien, nus. Carrément. On a mis nos vêtements dans un cabas et on est sortis de son studio, situé au dernier étage. Il devait être près de minuit. Nous avons cheminé à pas vifs. Ainsi nous n'étions visibles par les gens que nous croisions que pendant un laps de temps assez bref.

Immédiatement, nous avons croisé dans l'escalier un couple de voisins qui rentraient d'un dîner.
- Bonsoir Marie Dominique...

- Bonsoir Madame....
Pas de cri de surprise, rien. Nous avions l'air si naturels que ces braves gens ont du penser qu'ils avaient sans doute mangé ou bu quelque chose qui avait créé cette hallucination et il est très probable qu'il n'en n'ont même pas parlé entre eux après avoir eu cette brève vision, de peur de passer pour des gens atteints d'un début de maladie mentale. [...]


Le même phénomène s'est reproduit pendant toute la traversée de la ville qui, à cette époque et dans ce quartier, était peu fréquentée. Cela me rappelait une scène du film Little Big Man où Dustin Hoffman emmène son père adoptif Indien. Ils traversent un champ où les soldats Yankees se livrent à un massacre abominable. Mais, fait étange, ceux-ci ne semblent pas les voir. Et le père d'adoptif de Dustin, qui est aveugle, dit : « C'est normal, nous sommes devenus invisibles ».

Marie-Do et moi étions devenus "invisibles" parce que nous avions adopté un comportement inconcevable ( du moins à l'époque ). Il existe un phénomène de "cécité intellectuelle". Si un évènement est par trop inconcevable, nous le rejetons, tout simplement. »

Bien que la théorie des expected signals présente un fond indéniable de réalité, je ne suis pas satisfait de cette explication - non plus d'ailleurs qu'une grande part de celles que l'on lira sur la même page. Une nuit glaciale d'hiver, j'ai croisé sur la place d'un lotissement bourgeois un groupe de jeunes gens en slip de bain, les filles les seins nus, posant pour une photo de groupe. J'ai fait comme si de rien n'était mais, rentré chez moi, j'ai rigolé comme une baleine pendant un bon quart d'heure. J'imagine que telle fut aussi la réaction des deux braves voisins de l'histoire.

Quiz : saurez-vous trouver le nu dissimulé dans le "Paysage avec image cachée du David de Michel-Ange" de Salvador Dali ?

mercredi, février 01, 2006

Lemmings et autres petites bêtes

Je n'ai pas envie d'être très sérieux ce soir et je ne parlerai donc pas de l'incroyable erreur d'observation qui nous a convaincu durant des décennies que les lemmings se suicidaient par populations entières et se précipitaient à la suite d'un chef - le Napoléon, l'Attila des lemmings - leur ayant persuadé au loin d'un avenir radieux, depuis des falaises glacées dans les eaux tragiques des fjords imposants de Norvège. Je ne parlerai pas non plus du rapport entre l'apparition de cette fable - un documentaire animalier des productions Disney, entièrement réalisé en studios - et le contexte de la guerre froide au cours de laquelle elle naquit. Cela suffit.

Les vrais lemmings sont de petits animaux charmants qui ressemblent, à mon goût, assez à de minuscules marmottes. Ils ne connaissent pas pourtant, au contraire de la marmotte et de moi-même, la délicieuse manie d'hiberner durant les fragiles mois d'hiver. Au contraire de la marmotte et de moi-même, toujours, leur population subit d'importantes fluctuations selon un cycle de quatre ans. Ce cycle est synchronisé à celui de leurs adorables prédateurs, carnassiers aussi mignons que le renard arctique ou l'hermine.

Je confesse avoir un faible pour toutes ces exquises petites créatures auxquelles je reconnais un faciès, bien plus que celui de la vache, du chien ou du chat, proche de l'être humain.


Hermine (© GREA & Olivier Gilg) et martre (détail d'une photo de Pascal Robyns)

Plus d'infos sur les lemmings ?
Les prédateurs seraient responsables des cycles du lemming.

A voir : très jolie
photo d'écureuil sur le blog de Pascal Robyns "Regard de Bucheron".

Sens obligatoire

Est-ce parce que mon dernier article est assez mal fagoté - je trouve - que j'en distingue aisément toutes les coutures ? Toujours est-il que je me surprends à voir comment d'une anecdote assez simple peut émaner un sens complexe ; et surtout à discerner ce qui l'évoque - le sens - de la même manière que l'imagination extrait d'une forme incomplète le contour précis d'un objet.

Notons que mon récit présentait seulement une énumération de faits. Le narrateur, à l'exception d'une phrase où il prend parti, n'attribue aucune valeur positive ou négative aux événements relatés. Et pourtant, l'historiette se change en mythe ; l'impression générale devient celle d'une injustice ; l'idéal triomphe mais au prix du sacrifice du gentil héros. Quant à son adversaire, le méchant Jeffreys, il est finalement couvert d'honneurs.

Autant dire que tout n'a pas du se dérouler ainsi - bien que, paradoxalement, tout se soit très exactement déroulé ainsi. Comment une succession de tableaux neutres entraîne-t-elle cette impression dramatique ? Le premier point à relever est que l'anecdote, dans le but d'attirer l'intérêt, doit se bâtir sur un agencement de contrastes qui sont ici : vérité/mensonge, réussite/échec, solitude/multitude, reconnaissance/rejet. Le second point est que dans le décor ainsi tracé, les personnages s'organisent naturellement selon un schéma mythique : dans notre cas, celui du héros valeureux en butte à la jalousie et aux calomnies de ses pairs. Ainsi, à partir du moment où les contrastes sont posés, le récit s'organise de lui-même en un système significatif.

Après m'être bien creusé la tête, je viens juste de me rappeler un autre exemple. Dans cette blague, deux événements simples sont accolés. Le sens change si l'on inverse leur ordre dans le récit. En voici un résumé très succinct :

Un mari et sa femme sont au lit. Le mari se sent très aimant. Il pense qu'ils vont faire l'amour. Mais au moment crucial, la femme lui dit : "Non, mon chéri, je ne le sens pas bien..." Puis après un petit baratin : "Je voudrais que tu m'aimes pour ce que je suis et non pour ce que je fais pour toi au lit".

Plus tard, ils sont dans un magasin de mode. La femme se sent très aimante. Elle pense que le mari va lui acheter les robes qu'elle a choisies. Mais au moment de payer, le mari lui répond : "Non, ma chérie, je ne le sens pas bien... " Puis après un petit baratin : "Je voudrais que tu m'aimes pour ce que je suis et non pour ce que je t'achète."


La juxtaposition de deux événements similaires crée l'impression que le second est la conséquence du premier. Le fait que tous deux débouchent sur un refus donne le sentiment d'une vengeance. Mais que l'on raconte l'un ou l'autre d'abord et soit l'homme, soit la femme, joue le rôle du méchant puni.

Ainsi, le sens naîtrait de l'ordonnancement des pensées dans le discours et de l'effet de causalité qui en découle. Il ne deviendrait intelligible que s'il se situe dans un contexte connu et éprouvé. Pour ces raisons, certains rêves pourraient nous paraître "pleins de sens" bien qu'il nous soit impossible de dégager le moindre message de ceux-ci.