mardi, janvier 17, 2006

Altimétrie de l'âme

Il y a une analogie commune entre altitude et élévation spirituelle. Les ermites, les moines s'isolaient sur les hauteurs ; on pense aux lamaseries tibétaines, aux brumeux monastères chinois, à la charmante abbaye romane de Saint Martin du Canigou dans l'Aude ou même aux stylites de Syrie qui passaient leur vie au sommet de colonnes !

Mais à l'altitude zéro, les travailleurs de la mer constituent les couches ou les castes les plus basses de nombreuses sociétés ; leur vie est bien souvent misérable et leur labeur le dispute à celui d'un galérien. Par exemple, notre code du travail maritime prévoit la fréquente possibilité de dérogation à des règles déjà laxistes pendant les longs mois que dure une campagne de pêche en mer : plus de 12 heures de travail par jour, pas de congé hebdomadaire, des temps de repos en moyenne inférieurs à 4 heures. Quant aux forçats souterrains, les mineurs, leurs conditions d'existence furent purement infernales encore jusqu'à la moitié du XXème siècle en France. Il semble que, dans notre point de vue, l'esprit se dilue au fur et à mesure que l'altitude baisse jusqu'à ne plus laisser de l'humain que la bête de somme.

Etrangement, cet état de fait paraît découler d'une croyance généralisée en ce que les Dieux trônent au dessus de nous. Les Babyloniens, qui assimilaient les astres à leurs divinités et pensaient que leur ciel n'était pas si éloigné, construisaient des pyramides pour s'approcher de leur course, comme il est relaté dans le récit biblique. Sur le mont Olympe résidait la famille turbulente de Zeus ; sur le mont Sinaï l'acariâtre et solitaire Yahveh. Mais sous terre, c'était le triste séjour des morts ; et seuls certains héros, dont le destin répercutait l'écho de la morale, faite indifféremment de meurtres ou d'actes charitables, prônée par leur société, échappaient à la fatalité commune et partageaient le repas des Dieux.

Tout ceci est une généralité et souffre de bien d'exceptions ; même, un ethnologue curieux aura peut-être trouvé quelque rare tribu de sauvages où les valeurs sont inversées. Toujours est-il que sur la majeure partie des terres émergées, l'élévation est une métaphore de la réussite sociale ou spirituelle. Je pense que cette idée dérive de la gravitation, symbole de la contrainte et de la nécessité. L'effort requis pour s'en libérer est vu d'un bon oeil. Toute pierre qui roule est regardée de travers.

9 commentaires:

lurpeko ahotsa a dit…

Dans la mythologie basque, toutes les divinités sont souterraines, elles habitent dans des grottes, dans des trous, des failles rocheuses, des terriers, sous les racines des arbres, etc.
Comme quoi, des tribus où ces valeurs sont inversées, on peut en trouver sans aller bien loin ;-)

flo a dit…

Par ailleurs, personne ne se bat pour aller habiter au 50è étage des tours de la Defense. J'avais un ami qui avait un appart' dans ces hauteurs, de fait c'est assez désagréable comme sensation, et au niveau feng-shui ce n'est pas réputé du tout. On a l'impression qu'il n'y a pas de chi.

Dado a dit…

Agur lurpeko ahotsa !

Ca veut dire "celui qui sort de dessous le sol", non ? ;) En basque, je suis un peu limité, je ne sais dire que "ardi gachna" et "arno gorria"... ce qui est tout de même suffisant pour ne pas mourir de faim et de soif ! :)))

Il faut bien dire qu'il ne reste pas grand chose de la mythologie basque originelle. La divinité la plus connue est la déesse Maïa, qui apparaissait sous forme de jument et est effectivement associée aux grottes. Il me semblait qu'il y avait aussi un dieu Gorri (?) ("rouge") qui par contre habitait sur les montagnes et était associé aux éclairs.

Après, il y a toujours eu dans toutes les sociétés des petits génies des rivières, arbres, etc. (au Pays Basque ce sont sans doute les Laminak). Mon père me racontait que le pont près de chez lui était dit avoir été construit par les laminak en une seule nuit. Mais ce ne sont pas vraiment des divinités, non plus que les géants qui habitent dans les montagnes.

Ta remarque est intéressante parce qu'il semble bien que les divinités masculines sont souvent associées au ciel et aux hauteurs et les féminines aux grottes et à la terre... ce qui est un peu normal du point de vue freudien en fin de compte. Donc il se peut que toutes mes remarques s'appliquent à un système patriarcal, dans lequel la divinité majeure est masculine.

Est-ce que tu sais s'il existait une divinité basque qui s'appelait Aker ("bouc" je crois) ? Mon frère a une petite hache mortuaire provenant d'une tombe pyrénéenne, datant sans doute de l'époque romaine, il y a gravé "Acer" dessus. On s'était toujours demandé ce que ça voulait dire. Maintenant qu'on se rend compte que la toponymie pyrénéenne est d'origine basque jusque vers St-Girons (par exemple Bigorre = Baïgorri), il est fort probable qu'Acer soit l'écriture latine (puisque ça se prononce Aker en latin) de cette divinité.

>> Flo : "au niveau feng-shui ce n'est pas réputé du tout. On a l'impression qu'il n'y a pas de chi."

Trop loin du sol, peut-être ? Mais ce n'est sans doute pas le cas des montagnes. Je me sens plein de peps quand je vais à la montagne.

lurpeko ahotsa a dit…

Tu dis "Il faut bien dire qu'il ne reste pas grand chose de la mythologie basque originelle", en fait on aurait bien du mal à savoir ce qu'elle était originellement, puisque la plupart des travaux ethnographiques à ce sujet datent du 20ème siècle, aussi tout ce qu'on a pu en retirer ce sont des récits et légendes. Quant aux pratiques, beaucoup les croient disparues de nos jours..... sauf ceux qui en ont été témoins ou qui ont été soignés par des vieilles sorgiñ ;)
Pour ce qui est de la dualité terre-ciel, pas de trace dans la mythologie basque primitive, la seule divinité céleste, Ortzi (en fait la divinité du ciel et du tonnerre), a été importée des mythologies celte et romaine. Par ailleurs jeudi (jour de Jupiter) se dit ortzeguna (jour d'Ortzi). C'est la seule divinité associée au ciel. Le principe complémentaire à la Déesse-Mère (Mari ou Maia), en fait son époux dans la mythologie, est Sugoi, dont un des "avatars" (si on peut dire) est Herensuge, le dragon. Il vit également sous terre. Il n'y a pas de divinité particulièrement associée aux montagnes ou aux hauteurs (de toute façon par ici des montagnes il y en a un peu partout;), le point commun à toutes les divinités (sauf Ortzi) étant d'habiter sous terre (ce qui n'est pas incompatible avec un habitat montagnard ;) et bien entendu dans des lieux sauvages.
Le Soleil et la Lune sont tous deux enfants de la Terre, ils en sortent puis y retournent après leur parcours quotidien dans le ciel.
Aker veut effectivement dire bouc. Dans les pratiques sorcières d'ici (et d'autres endroits d'Europe, par ailleurs), le bouc représentait la force vitale masculine. Pour ce qui est des croyances populaires, un bouc noir ou un mouton noir avaient une influence bénéfique sur un troupeau.
Pour ce qui est de cette pièce gravée "Acer", il y a aussi le fait que ce mot veut dire "érable" en latin, ce qui peut avoir une signification toponymique, donc ça peut prêter à confusion. Je sais pas trop.
Agur (qui veut dire au revoir ;)

Dado a dit…

Egun on!

(Ce coup-ci, je ne me trompe pas ;) )

Merci pour toutes ces précisions super intéressantes ! :)

>> Pour ce qui est de la dualité terre-ciel, pas de trace dans la mythologie basque primitive...

Ca c'est vraiment surprenant, puisqu'on retrouve cette dualité dans toutes les mythologies du globe. Ce qui est un peu normal puisque c'est une des oppositions complémentaires de base de la perception humaine (et animale).

>> Ortzi (en fait la divinité du ciel et du tonnerre), a été importée des mythologies celte et romaine.

Je suppose qu'Ortzi a pris par la suite des qualités du Jupiter romain (ou du Taranis celte), mais sans doute préexistait-il, puisque son nom ne paraît pas dérivé de la racine indoeuropéenne *diew (qui donne deus, theos, Zeus, Ju-piter(piter=pater), Tuesday (jour de Tiu), etc.)

>> Agur (qui veut dire au revoir ;)

Zut ! A l'époque de mon papa, ça voulait dire surtout bonjour... :( Je viens de lui demander. C'était un peu comme "Salut!", on pouvait le dire quand on rencontrait quelqu'un ou quand on partait, mais c'était généralement le premier cas.

En tous cas, j'ai appris plein de trucs aujourd'hui. Merci !

Agur! :)))

lurpeko ahotsa a dit…

>>Ce qui est un peu normal puisque c'est une des oppositions complémentaires de base de la perception humaine (et animale).
Ah.
;)

>>sans doute préexistait-il, puisque son nom ne paraît pas dérivé de la racine indoeuropéenne *diew
En fait "ortzi" est à l'origine le mot désignant le ciel, qui aujourd'hui a été supplanté par "zeru". On retrouve cette racine "ortz" ou "ost" (selon les dialectes) dans des mots comme "ortzadar" ("corne du ciel", c'est à dire arc-en-ciel), "oskarbi" (ciel dégagé), "oskorri" ("ciel rouge", c'est à dire l'aurore), "ostargi" (lumière du matin), "ortzune" (cosmos), "ortzantza" ("bruit du ciel", c'est à dire tonnerre), "ostarte" (éclaircie).
Il est donc possible que la mythologie basque ait intégré cette divinité céleste en la nommant comme le ciel.

"Agurtu" veut dire saluer, mais "agur" s'emploie plus comme un "au revoir", pour dire bonjour en plus de la forme "egun on / arratsalde on / gau on" il y a de façon plus informelle "kaixo" (surtout dans les dialectes occidentaux) ou "epa".
Au sujet du terme "agur" j'avais entendu dire par je sais plus qui qu'à l'origine ça se rapporterait à la Divinité (et que dire "agur" reviendrait à dire "le divin en moi salue le divin en toi"), que ce terme se rapprocherait de "aum" en Inde, et qu'on retrouverait un phonème un peu similaire pour désigner la Divinité dans plein de cultures. Je trouve ça un peu beaucoup extrapolé, mais dans l'absolu ça se tient.
Gero arte ;)

Dado a dit…

>> Il est donc possible que la mythologie basque ait intégré cette divinité céleste en la nommant comme le ciel.

C'est en effet une possibilité. Toutefois, la racine indo-européenne dont je parlais plus haut est proche d'une autre qui veut dire "soleil". Il y a aussi le cas du mot "dingir" en assyrien qui veut dire à la fois dieu et étoile. Donc rien ne semble empêcher que les basques aient eu un dieu qui s'appelait "ciel". Bon, tout ça c'est des jolies suppositions, je n'ai rien pour les étayer. :)

A bientôt!

Mirakindar a dit…

Egun !
Bonjour à tous !

Milesker (merci) à vous pour toutes ces infos. J'avais vaguement l'impression que des infos d'ordre éthymologiques seraient les bienvenues dans ce blog.
J'ai lu que la forme "rtz" que l'on trouve dans "ortzi" a été simplifiée au contact du latin en "st" (transformant parfois "ortzi" en "osti"). Cela me semble très cohérent.

D'autre part, à propos de l'éthymologie de "agur", j'ai une hypothèse personnelle un peu iconoclaste qui trouve une origine du mot dans le latin "augure" qui se rapporte aux pratiques divinatoires. En effet, ce mot latin a donné en italien "auguri !" qui signifie "félicitations !". Il serait possible qu'en basque (anciennement influencé par le latin), une telle expression voulant signifier "que les augures (ou les dieux)te soient favorables", soit devenue une simple formule de politesse de salutation, pour dire bonjour ou au revoir.
Ceci dit en toute humilité scientifique.

Agur deneri. Mirakindar.

Dado a dit…

Merci pour ce commentaire instructif. :)

En ce qui concerne agur, en effet cette étymologie va dans le sens de ce que disait lurpeko ahotsa.