
Des idées que j'ai présentées hier, sous la forme immédiate d'intuitions, pas encore complètement structurées, je pense qu'elles sont un peu bancales : les rôles précis que jouent la part conceptuelle et la part émotionnelle de la croyance - cette dernière étant une découverte récente pour moi - ne me sont pas encore clairs
(1). Je remarquerais aussi que le terme croyance, tel que je l'utilise, porte les germes d'une confusion, autant pour le lecteur que pour moi-même, puisque je m'en sers à la fois pour désigner les croyances isolées et les systèmes complets.
Flopinette me demande en commentaire de l'article précédent si j'estime qu'il existerait des croyances ne débouchant pas sur une souffrance. Elle pose aussi, de manière subsidiaire, une question que je traiterai plus loin. Pour les aborder, je dois d'abord développer mon point de vue actuel :
- soit l'émotion seule donne le ton de la croyance ; auquel cas la part conceptuelle serait un épiphénomène sans importance qui ne modifierait pas l'émotion ; mais elle servirait à l'entretenir ( par identification du sujet avec le sentiment éprouvé et par sa différentiation avec l'objet de celui-ci ). Les croyances seraient alors sans effet sur la souffrance puisque c'est elle, la souffrance ( la tristesse, l'angoisse, la peur ) qui les orchestrerait comme un chef de chorale dirige les voix des chanteurs sur une mélodie ;
- soit la croyance est un masque de l'émotion : elle viserait à diminuer son effet ( lequel serait cependant toujours présent mais en sous-main ) en obnubilant l'esprit sur des détails sans importance. Alors dès que le système de croyances montre des failles ( ce qui s'avèrera toujours ), l'émotion primaire resurgit avec sa violence initiale
(2) ;
- soit il peut y avoir un effet de feedback : le contenu conceptuel de la croyance pourrait modifier la substance même de l'émotion et transformerait la souffrance en plaisir. Cet étrange sadomasochisme expliquerait le point commun des grands systèmes de croyances qu'est la notion de sacrifice humain : on la retrouve toujours, bien que parfois sous les plus pauvres déguisements.
En vérité, je pense que les trois sont entremêlés.
Maintenant, en supposant que mes hypothèses sont bonnes et que je poursuis logiquement mon raisonnement, je répondrais à la question initiale comme suit : s'il existe des croyances ne débouchant pas sur la souffrance, elles impliquent le sacrifice humain. Cette conclusion particulièrement surprenante, dans l'éventualité où elle serait fausse ou très exagérée, servira au moins d'illustration à mon article où je soutiens qu'on peut vite aboutir à des systèmes de croyances monstrueux
(3).
Flopinette pose aussi une autre question : "pourquoi veut-on souffrir ?" Cette interrogation ne semble tenir que par la conviction implicite qui la soutient. Personnellement, je considère que le plaisir et la souffrance sont les conséquences directes du fonctionnement cérébral : il existe des neurotransmetteurs dont l'effet s'oppose afin de maintenir le système en équilibre. Un réseau neuronal toujours satisfait serait d'emblée inopérationnel : sans feedback, il ne pourrait faire preuve ni d'apprentissage ni d'adaptation. L'individu sans souffrance n'aurait pas d'instinct animal de conservation.
Aussi sous-entendre que l'on "veut" souffrir me semble révéler une intéressante distorsion du point de vue. "L'existence passe par la souffrance, c'est obligé", comme le dit plus loin flopinette. Maintenant, confrontés à cette situation pénible, il vaut mieux éviter de se dire que c'est ainsi, que nous en bavons et que nous ne pouvons absolument rien faire pour l'éviter. La voie inverse serait le plus court chemin vers la névrose. Il se peut donc que l'être humain préfère admettre que s'il souffre, c'est une décision volontaire, qu'il y implique son libre-arbitre et adhère émotionnellement à ce choix ; que s'il peine souvent, il en retire néanmoins un bienfait supérieur ou qu'il trouve dans sa souffrance même les sources d'un plaisir inavouable et douteux.
(1) C'est à dire qu'ils ne sont pas encore devenus des évidences, ou pour dire autrement, des croyances qui me paraissent indiscutables !
(2) Un tel phénomène semble avoir été récemment mis en exergue par une expérience bizarre de neurobiologie : lorsque que de pauvres chrétiens fondamentalistes subissent le martyre de l'énoncé d'incohérences flagrantes entre les évangiles, ils se mettent à développer un grand nombre de pensées de mort.
(3) Voir l'article "L'invention de l'humain".
Illustration : le rétable d'Issenheim par Mathias Grünewald, 1512-1516, musée d'Unterlinden, Colmar.