vendredi, mai 19, 2006

Le Mystère du Rêve à la Guillotine

Au chapitre 6 de son ouvrage « Le Sommeil et les Rêves » (1861), Alfred Maury proposa plusieurs hypothèses destinées à devenir fameuses : les rêves sont moins incohérents qu’ils ne le paraissent de prime abord ; la liaison des idées s’opère par des analogies qui nous échappent généralement au réveil et que nous saisissons d’autant moins que les concepts sont devenus des images ; le rêve accède à des zones de mémoire enfouies ; ces souvenirs en apparence éteints constituent le matériau du rêve, surtout si l’esprit fut fortement affecté par eux ; et ce sont les événements de la veille qui ravivent ces perceptions anciennes. On reconnaît là l’essentiel des principes retenus par Freud lorsqu’il élabora, quarante ans plus tard, les fondements de la psychanalyse.

Cependant l’on ne se souvient plus d’Alfred Maury que pour un de ses rêves, frappé d’une coïncidence étonnante :

« J’étais un peu indisposé, et me trouvais couché dans ma chambre, ayant ma mère à mon chevet. Je rêve de la Terreur ; j’assiste à des scènes de massacre, je comparais devant le tribunal révolutionnaire, je vois Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville, toutes les plus vilaines figures de cette époque terrible ; je discute avec eux ; enfin, après bien des événements que je ne me rappelle qu’imparfaitement, je suis jugé, condamné à mort, conduit en charrette, au milieu d’un concours immense, sur la place de la Révolution ; je monte sur l’échafaud ; l’exécuteur me lie sur la planche fatale, il la fait basculer, le couperet tombe ; je sens ma tête se séparer de mon tronc ; je m’éveille en proie à la plus vive angoisse, et je me sens sur le cou la flèche de mon lit qui s’était subitement détachée, et était tombée sur mes vertèbres cervicales, à la façon du couteau d’une guillotine. Cela avait eu lieu à l’instant, ainsi que ma mère me le confirma, et cependant c’était cette sensation externe que j’avais prise, comme dans le cas cité plus haut, pour point de départ d’un rêve où tant de faits s’étaient succédés. »

Alfred Maury en déduisit qu’un bref instant suffisait pour engendrer un long rêve, que les songes s’élaboraient au moment précis du réveil. Diverses expériences menées ultérieurement (1) infirmèrent cette théorie paradoxale, que les neurobiologistes contemporains tiennent d’ailleurs pour une légende urbaine (2). Et c’est là que réside le mystère ! Comment se fait-il que cette rumeur bizarre ait pu atteindre la foule ? Qui a jamais lu Alfred Maury ? J’ai cru un instant que Freud avait contribué à répandre cette hypothèse mais il semble que non. Toute personne susceptible d’élucider cette ténébreuse énigme sera la bienvenue…

(1) Dement et Kleitman, 1957 ; Jovanovic, 1967 ; Dement et Wolpert, 1958 ; Hobson et Stickgold, 1995.
(2) A l’exception de Jean-Pol Tassin qui l’a récemment tirée des oubliettes. Mais on peut lire dans les cours du Pr. Antonio Zadra : «Alfred Maury, responsable des croyances populaires voulant que les rêves ne durent qu’une seconde et qu’ils soient le résultat d'une stimulation externe».


Illustration : Justitia, Victor Hugo

3 commentaires:

flo a dit…

Il y a mieux. Un jour j'ai entendu un type à la radio raconter un rêve qu'il avait fait à l'envers. Il s'était endormi avec de la musique, et entendait toujours la musique pendant son rêve. Dans ce rêve, il y avait 3 séquences chronologiquement et logiquement enchaînée. Genre je suis à la gare, le train arrive, je monte dedans, je regarde le paysage etc... Ces 3 séquences correspondaient donc à 2 séquences musicales.
Quelle ne faut pas sa surprise de constater que les séquences musicales allaient en ordre inverse...

Dado a dit…

Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris. Tu veux dire que, mettons, lorsque le train arrive en gare, c'est accompagné par la séquence musicale A, lorsque plus tard il regarde le paysage depuis son compartiment, par la séquence B, mais qu'en vérité, dans le morceau, la séquence B précédait la séquence A et il ne s'en est rendu compte qu'au réveil?

flo a dit…

Voilà, sauf que c'était ABC.