jeudi, octobre 12, 2006

Les chemins de l'évidence

Jusqu'à ce jour, j'ai poursuivi l'hypothèse aristotélicienne que l'homme est un animal raisonnable, supposition à laquelle Descartes conteste tout intérêt puisqu'il fait remarquer, et à fort juste titre, qu'elle se fonde sur deux évidences - que nous savons ce qu'est un animal, que nous savons ce qu'est la raison - deux évidences se révélant à l'analyse être seulement deux croyances aveuglantes « car il faudrait par après rechercher ce que c'est qu'animal, et ce que c'est que raisonnable, et ainsi d'une seule question nous tomberions insensiblement en une infinité d'autres plus difficiles et embarrassées ; et je ne voudrais pas abuser du peu de temps et de loisir qui me reste en l'employant à démêler de semblables subtilités » (1). Or moi de même.

Comme j'ai commencé à mettre en exergue quelques noyaux durs de la pensée et du raisonnement, les croyances, lesquelles comme le fameux atome étymologiquement insécable s'avèrent finalement pouvoir être divisées en éléments plus petits, je tiens à noter en passant que c'est là un excellent exemple du type de croyances qu'est l'évidence : une définition que nul ne s'avise de décortiquer ni de remettre en question car elle paraît aux yeux de chacun être une caractéristique intrinsèque de la réalité tangible.

Définir l'homme comme un animal raisonnable semble tout à fait anodin mais c'est d'emblée une prise de parti lourde de conséquences. Je ne m'appesantirai pas sur le terme "animal" - quoiqu'on puisse constater que la somme considérable d'efforts déployés depuis des siècles dans les domaines scientifique et médical découle de ce seul point de vue - mais encore une fois sur le terme "raisonnable". Dire que nous sommes raisonnables signifie que nos actions sont le plus souvent assujetties à la raison. Se posent alors d'elles-mêmes les questions triviales : sommes-nous tout le temps raisonnables ? Quand et pourquoi ne le sommes-nous pas ? Comment être sûr d'être raisonnable ? Finalement qu'est-ce que la raison ? Et de manière tout aussi spontanée vont s'imposer des oppositions duelles : selon le cas, le mot peut trouver pour antonyme sentiment, coeur, passion, fantaisie, folie ou démence ; et en fonction de son contraire, raison prend alors la signification de bon sens, connaissance, sagesse ou bien de logique, froideur ou insensibilité.

On voit donc que cette seule définition : l'homme est un animal raisonnable, nous entraîne sur un chemin dont on peut aisément prévoir les sinuosités, les bifurcations et les cahots infinis et qui possède de plus sa tonalité propre, son goût spécifique ; ainsi le voyageur qui se promène sur les collines n'aura pas du paysage le même point de vue que son compère longeant le ruisseau. L'un verra bien le village, l'autre le découvrira au dernier tournant ; l'un passera près d'un troupeau de vaches mais ce seront pour l'autre de petits points blonds que dissimulent à moitié les bosquets.

Ici, ce que le chemin nous cache complètement, c'est que la raison ne joue peut-être pas un rôle tellement déterminant dans nos actions. Il se peut qu'elle soit un épiphénomène et se borne à justifier, bien après coup, les choix que nous avons faits irrationnellement.

(1) Descartes, Méditation seconde, 1641.

11 commentaires:

condor a dit…

"Dire que nous sommes raisonnables signifie que nos actions sont le plus souvent assujetties à la raison"

Non cela signifie seulement que nous sommes capable de raison (à la différence des autres espèces). En disant que le rire est le propre de l'homme on ne dit pas non plus que l'on se marre tous les jours.

Dado a dit…

Condor, je crois que tu contredis simplement pour le plaisir de contredire. Tu crois vraiment qu'Aristote entendait par là que l'homme avait une raison bien rangée dans un placard et qu'il sortait seulement pour les grandes occasions ? En vérité, c'est un habit qu'on met en se levant le matin et qu'on quitte en retournant au lit : tout le monde est persuadé agir en quasi permanence de façon raisonnable, avoir raison et la plupart de nos actions, même les plus visiblement idiotes, sont par nous tout à fait justifiées.

Quant à la comparaison entre les deux phrases, elle ne me semble pas valable. Si je dis: la carotte est un légume orange, ça ne veut pas dire qu'elle l'est simplement de temps en temps. Et si je dis: la couleur orange est le propre de la carotte, je me plante totalement. On ne peut donc pas faire un parallèle entre la formulation d'Aristote et celle de Bergson

Mais je retiendrai surtout qu'on n'est même pas d'accord sur ce qu'Aristote entendait par raisonnable. Et donc que Descartes s'est montré bien judicieux en laissant tomber (« car il faudrait par après rechercher ce que c'est qu'animal, et ce que c'est que raisonnable, et ainsi d'une seule question nous tomberions insensiblement en une infinité d'autres plus difficiles et embarrassées »).

De toutes façons, comme je le laisse entendre dans le premier paragraphe, mon article n'était pas du tout un exposé sur ce qu'il fallait entendre par raisonnable. Bien au contraire je montrais qu'une définition (celle d'Aristote) à première vue inoffensive puisqu'elle paraît fondée sur l'évidence, engendre ce genre de discussions infinies et devient l'arbre qui cache la forêt. Nous venons de fournir l'exemple qui manquait pour appuyer cet argument.

condor a dit…

Affirmer l'existence d'une capacité ce n'est rien dire quant à son utilisation. Ni peu ni beaucoup. Une définition au sens d'Aristote consiste à accoler un genre et une différence spécifique. Laquelle ne s'évanouit pas si le sujet s'endort. Lol.

P.S.
Aristote ce n'est pas le mari de Jacqueline Kennedy

un nain de jardin du dimanche matin, les doigts de pied humides de rosée a dit…

La faculté rationnelle est la seule dont nous disposions pour distinguer le vrai du faux.
Mais bien souvent, au lieu d'en faire un sain usage, nous rationalisons. Rationaliser c'est mettre les ressources de la dialectique au service de nos appétits et à celui des puissants, ou des candidats à la puissance. La rationalisation, premier fruit de l'arbre de la science, est bel et bien un "péché contre l'esprit" que la Génèse dénonce à bon droit comme la source du Mal.
Il faut se croire soumis à la logique pour rationaliser, et il faut s'y soustraire pour pouvoir croire à ses propres rationalisations. Dès lors, ceux qui sont le moins contraignables à la logique sont toujours ceux qui se persuadent de l'être le plus.
Nos rationalisations attestent notre attachement, ou plutôt notre asservissement, à notre condition d'hominidés préhumains, qui nous contraint à prêter des "raisons" (le mot est révélateur) à tout ce que nous faisons. Il n'est jusqu'au mot "raisonnable" qui ne trahisse sa prétention à un apparentement à "rationnel". L'Homme ne peut se passer de cette prétention : ses motivations doivent être rationnelles coûte que coûte. Quand ses moteurs ne le sont pas, il en est quitte pour rationaliser les actes qu'ils lui engendrent. Nous sommes faits pour être rationnels. Or, pour y parvenir, une condition est nécessaire et suffisante : prendre conscience du réel. En d'autres mots : remplacer nos idées fausses par des idées justes.

Dado a dit…

John, si c'est vraiment toi (le lien pointe vers ton site), ton déguisement en nain de jardin est parfait, je ne t'avais pas reconnu.

>> La faculté rationnelle est la seule dont nous disposions pour distinguer le vrai du faux.

Et pour cause puisque c'est elle qui définit le vrai et le faux.

>> La rationalisation, premier fruit de l'arbre de la science, est bel et bien un "péché contre l'esprit" que la Génèse dénonce à bon droit comme la source du Mal.

Dans la Génèse, Adam et Eve ont goûté au fruit de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal, pas de la science. Il n'est pas présenté comme un péche contre l'Esprit, bien au contraire: "Alors la femme vit que le fruit de l'arbre était bon à manger, agréable aux yeux, et qu'il était précieux pour ouvrir l'intelligence". En fait, Dieu, après avoir menti sur la marchandise, les rejette hors d'Eden parce qu'il ne veut pas qu'ils mangent le fruit de l'arbre de vie et deviennent complètement semblables aux Dieux: "Voici que l'homme est devenu comme l'un de nous pour le choix entre le bien et le mal".

Tu prêtes à ce bouquin autre chose qu'il ne contient.

Dans l'ensemble, le reste de ton commentaire est horriblement confus. Il semble y avoir de bonnes intuitions mais c'est contrebalancé par d'horribles platitudes et de nombreuses contradictions. En bref, je ne te reconnais pas. Je crains qu'il y ait là un humour que je ne saisis pas.

>> Or, pour y parvenir, une condition est nécessaire et suffisante : prendre conscience du réel. En d'autres mots : remplacer nos idées fausses par des idées justes.

C'est bien optimiste tout ça. Comment prendre conscience du réel ? Qu'est-ce que le réel ? En quoi changer une représentation du monde par une autre améliorera les choses ? Notre représentation ne dépend-elle pas déjà d'idées fausses ? Une idée sur une représentation pourra-t-elle être juste ? Etc. etc.

john a dit…

ça m'apprendra à blogguer le dimanche matin après avoir repeint mon plafond dans la nuit précédente.
J'aurais mieux fait de rester accroché au pinceau.

Dado a dit…

J'ai réagi plus sèchement que d'habitude à cause de l'incongruité de la situation. La prochaine fois, préviens moi que tu t'accroches bien au pinceau au moment où j'enlève l'échelle. ;)

lds a dit…

Il me semble que cette définition n'est pas si compliquée. Dire que l'homme est un animal raisonnable, c'est considérer à la fois la part instinctuelle et la part raisonnable de ce qu'il est. Comme un animal l'homme est poussé à agir pour sa satisfaction personnelle, la nourriture, le sexe, le pouvoir, la domination. A la différence de l'animal, il est capable d'observer ses propres comportements, et éventuellement de les modifier.

Dado a dit…

>> lds: Il me semble que cette définition n'est pas si compliquée.

C'est bien ce que j'ai dit. Une première fois dans l'article : c'est une définition à première vue anodine car elle paraît reposer sur deux évidences; et une autre fois dans ma réponse à Condor : "une définition à première vue inoffensive puisqu'elle paraît fondée sur l'évidence".

Pourquoi ce sont des évidences, c'est que chacun semble être vaguement d'accord sur la définition d'animal et de raisonnable, que ces deux termes semblent recouvrir des objets de la réalité tangible et n'être pas de pures imaginations. Or ça fait un an que je montre sur ce blog qu'on aurait bien du mal à définir l'intelligence, la raison ou la conscience. Ainsi, la définition que tu donnes de la raison : "observer ses propres comportements et éventuellement les modifier" sera plutôt comprise par d'autres comme étant, soit une définition de la conscience de soi ("observer ses propres comportements"), soit une définition de l'intelligence dans son aspect de faculté d'adaptation ("et éventuellement les modifier"). Et tout le monde admettra aussi comme une évidence que l'intelligence ou la conscience de soi sont différentes de la raison.

En bref, quatre personnes ont écrit dans les commentaires, et on a déjà quatre définitions différentes de la raison. Et c'est bien là où les choses se compliquent, une fois qu'on gratte un peu le vernis. Car comme je l'explique dans l'article, selon le contexte, raison pourra signifier en gros "bon sens, connaissance, sagesse ou bien logique, froideur ou insensibilité" (plus ces dernières définitions ajoutées dans les commentaires) et l'on pourra discuter indéfiniment d'une chose dont personne ne s'accorde réellement ni sur le sens ni sur la valeur.

Donc ces évidences ne sont rien d'autre que des croyances, et certainement les plus remarquables et les plus impressionnantes car "nul ne s'avise de les décortiquer ni de les remettre en question puisqu'elles paraissent aux yeux de chacun être des caractéristiques intrinsèques de la réalité".

Ca c'est le premier effet KissCool de l'évidence en tant que "croyance aveuglante". Le second effet KissCool, c'est que ça masque d'autres points de vue possibles, qu'on ne pourra même plus imaginer à partir du moment où on aura adopté une telle position.

lds a dit…

Cela n'a pas grand chose à voir, mais connais tu un site qui propose des images 3D d'anatomie humaine ? Je souhaiterais l'utiliser pour noter des points d'acupuncture (avec les repères osseux, musculaires essentiellement).

Dado a dit…

En cherchant un peu sous Google, il semble que pas mal de trucs concernant la visualisation de l'anatomie humaine en 3D tournent autour d'un projet nommé le Visible Human Project.

Peut-être que tu peux trouver ton bonheur sur ce serveur de l'Ecole Polytechnique de Lausanne:

http://visiblehuman.epfl.ch/