vendredi, décembre 09, 2005

Et les Shadoks pompaient...



Je me rappelle ce bien curieux reportage, vu il y a de nombreuses années, sur le jeune autiste allemand Birger Sellin. C'était un enfant éveillé ; il avait appris très tôt à parler. Son monde se désagrégea dès l'âge de deux ans ; il ne communiquait plus ; en apparence, il se désintéressait de tout. A seize ans, il était considéré comme un débile mental, incurable, profond, agressif, jusqu'au jour où, en tapant avec un doigt sur un clavier d'ordinateur, il se mit à décrire son univers clos. On s'aperçut alors qu'il avait appris seul à compter, à écrire et dévorait avec passion les ouvrages scientifiques. Depuis il a rédigé deux livres.

Un des symptômes du trouble autistique est la prédominance de comportements répétitifs. Birger Sellin pouvait passer des heures à se balancer sur une chaise, à se rouler par terre ou tourner en rond comme un fauve dans sa cage. Selon lui, ces attitudes irrépressibles visait à combattre un sentiment d'horreur «préhistorique», la contradiction entre la violence du monde intérieur et la désolation du monde extérieur : « au dehors, le monde est glacé ; mais à l'intérieur, c'est une fournaise : je réside, en l'absence de moi, au sein du cratère d'un atroce volcan… »

Le hurlement d'un chien dans le lointain lui provoquait de mortelles et inextinguibles angoisses - il les savait irrationnelles cependant. Sa sensibilité aiguë lui révélait une multitude d’agressions face auxquelles il était démuni : « Un jour, je me retrouvai pétrifié. Par erreur, je prenais les gouttes d’eau qui tombaient pour des êtres vivants. » La présence constante de la terreur, de la solitude et de la mort, tel était le martyre quotidien de cette « âme pure, innocente, insulaire » perdue dans les temps et espace d'un univers définitivement dépourvu de sens.

Les souffrances du jeune Birger ne me semblent pas tant éloignées des nôtres. Mais nous, êtres socialisés, sommes parvenus à nous aveugler aux angoisses fondamentales grâce à quelques mensonges brillants que suppléent deux ou trois routines abêtissantes. Nos comportements répétitifs ne sont pas personnels, nous les copions sur autrui et ce partage d'un rythme absurde avec notre entourage nous berce de l'illusion d'un temps qu'il est possible de maîtriser. Pourtant au fond, comme les Shadoks, ces profonds philosophes, nous pompons dans la crainte de ce qui ne manquerait d'advenir si l'on arrêtait de pomper.

2 commentaires:

flo a dit…

L'autre problème, c'est que le gars vit dans qqch qui s'apparente au bas-astral (comme certains drogués par exemple), ou les gens qui ne sentent pas leur corps. Prendre des gouttes d'eau pour des êtres vivants, c'est typique des délires qu'on a dans les états oniriques, et là, on se capte toutes les merdes qui circulent. Le problème est probablement qu'il n'habite pas son corps. Le corps est structurant, c'est ce qui permet d'obtenir un esprit clair.

Dado a dit…

Après quelques journées de réflexion, il me semble que prendre les gouttes d'eau pour des êtres vivants doit s'apparenter à la vision qu'a du monde un enfant de 2 ou 3 ans.

Un des tout premiers posts de ce blog, "Le monstre sur la terrasse", s'inspire d'ailleurs d'une impression similaire.