mardi, décembre 13, 2005

Oliver Twist et le Grand Méchant Loup

Jusqu'à quel degré l'Oliver Twist de Roman Polanski, une oeuvre très belle et sans concession, est un remake (1) de l'Oliver Twist réalisé par David Lean en 1948 ? Voilà un point qu'il faudrait éclaircir avant de se permettre tout jugement esthétique sur ce film. N'étant pas en mesure de donner mon avis, j'aborderai un autre sujet, plus littéraire celui-là.

Après la projection, j'avais éprouvé l'envie de lire le roman de Dickens. J'avais trouvé fort élégante et démocratique cette solution vertueuse qui sauve un enfant issu des couches les plus basses de la société. Malheureusement, il s'avère que le message transparaît à cause du biffage d'un thème : dans le livre, Oliver est le petit neveu de l'homme qui l'adopte par hasard ; et, tel le petit Rémi de Sans Famille, d'une riche ascendance mais jeté dans l'enfer des laissés-pour-compte par un proche cherchant à le dépouiller, il retrouve comme logiquement la place et l'héritage qui lui sont « dus ». Le roman est donc une morale bien bourgeoise. En fin de compte, seul Victor Hugo a osé stipuler - ô ultime horreur ! qu'une fille de prostituée, Cosette, puisse accéder honnêtement à un standing acceptable - et encore est-ce au prix de bien d'efforts de présentation et de paragraphes où il usa sa langue à lécher les bottes. On constate ainsi tristement que la plupart des histoires ne font que justifier l'ordre social établi.

A quel point la suppression d'un thème peut-elle modifier le message d'un récit ? L'Oliver Twist de Dickens est une plongée temporaire dans le cruel rebut de la misère, dans le but de persuader aux petits enfants aisés de la chance et de l'inéluctabilité d'être bien nés. Celui de Polanski évoque par contre l'espoir pour les plus démunis, les plus rejetés, d'un avenir autre que la mort par la faim ou la corde malgré l'impensable cruauté de la société. Il illustre aussi limpidement le destin improbable de son auteur, enfant du ghetto de Cracovie dans l'atrocité des années 40 (2).

Je souhaiterais mettre en valeur un aspect autre de tout conte. Flo avait noté le caractère purement virtuel du Grand Méchant ; et il est amusant de constater que, si tout récit reflète un algorithme interne de solution de problème, l'adulte fonctionne sur un principe identique à celui de l'enfant que ses parents amènent, par peur du Méchant Loup, à avaler sa soupe. Dans les deux cas, l'objet de la terreur doit être inexistant. Ainsi, la thèse selon laquelle la peur du loup correspondait à une menace réelle est réfutée par les observations de Lévi-Strauss dans sa série Mythologiques : l'animal fabuleux n'est jamais présent dans l'environnement immédiat où son image se développe. Et il y a peu de chances que le lecteur d'Oliver Twist connaisse un jour les affres de la faim. En vérité, toutes les « histoires à méchant » présentent, entre les deux noeuds de l'intrigue, un saut périlleux de l'imagination dans le pire. Une fois sauvé de virtuelles épouvantes, le héros peut savourer son retour dans l'ordinaire des choses, ayant justifié par ce tour de passe-passe mental son intégration dans la frustrante banalité, le meilleur des mondes possibles.

(1) La bande annonce du film de David Lean rend compte des fortes similitudes dans le casting, le décor, le découpage et les choix de prises de vue.
(2) Biographie de
Roman Polanski.

2 commentaires:

flo a dit…

En fait, on se rend compte que ce qu'on lit est plus réel que ce qu'on vit. Voilà 4 jours que je lis des BD, et je constate que j'ai littéralement déserté la "réalité". Heureusement je n'ai pas déserté mon corps, ce qui serait très ennuyeux. Le corps est l'ancre qui permet de passer d'une réalité à l'autre sans qu'elles soient perçues comme contradictoires. Mais quand je vois à quel point une réalité s'efface pour une autre, c'est effarant. On comprend que les gens estiment avoir une vie pleine d'aventure s'ils vont beaucoup au cinéma. Et si me couchant le soir, j'ai la tête pleine de BD, de films, de vélo, ou de cours de la Bourse, c'est strictement la même chose. L'esprit ne traite pas différemment ces choses apparemment différentes.

Dado a dit…

C'est un point de vue très intéressant. La plupart des artistes croient qu'ils imitent la réalité, ou qu'ils la décrivent, ou qu'ils expriment un point de vue sur elle. Je ne pense pas que beaucoup se doutent qu'ils en créent une nouvelle. C'est pourtant l'idée qui m'était venue il y a quelques mois.

En fait, le "véritable" artiste décrit les moyens qui construisent la cohérence de la réalité. Sauf bien sûr la musique, qui reste un mystère... C'est un langage sans sens, et c'est assez proche des mathématiques.

Il y aurait des tas de choses intéressantes à dire sur tous ces sujets !