mercredi, août 02, 2006

Peut-on définir le rêve lucide ? (2)



« Un rêve lucide est un rêve dans lequel le sujet se sait en train de rêver. » En vérité la définition que donna Célia Green en 1968 n'est ni nécessaire ni suffisante pour parfaitement décrire une telle expérience. Se savoir rêver ne garantit pas un rêve différent de la normale, comme le relate Alfred Maury :

« Cet ami me rapportait notamment que, dans le moment même où il s’imaginait être de la famille des Bourbons, et qu’il distribuait à profusion les titres et les décorations, il éprouvait une conscience vague qu’il y avait là une illusion, et que tout cela n’était qu’une sorte de rêve, rêve auquel il ne pouvait pourtant s’arracher. » (1)

Le rêveur se sait rêver mais cela ne modifie en rien la nature profonde de son rêve. D'autres exemples similaires ont été fournis par des rêveurs plus aguerris.

Plus importante encore est l'objection inverse que suggère ce passage de Sylvan Muldoon. A l'âge de douze ans, il crut qu'il venait de mourir et que son âme avait quitté son corps :

« Je flottais en l'air, rigide, à l'horizontale [...] à deux mètres environ au dessus du sol. Remis sur pieds et posé debout sur le plancher de la chambre, je parvins à me retourner. Il y avait un autre "moi" allongé tranquillement sur le lit. [...] Ma première pensée fut que je venais de mourir durant mon sommeil. » (2)

Sylvan Muldoon ne savait donc pas qu'il rêvait ni même qu'il était endormi. Par contre, il avait la sensation d'être présent à l'intérieur d'un environnement et de disposer d'une certaine liberté d'action. Celui qui rejetterait cet exemple en proclamant de façon péremptoire : « ce rêve n'est pas un rêve lucide » ne serait pas très différent de Maury lorsqu'il repoussait l'opinion d'Hervey : « ces rêves ne sont pas des rêves » ; car nombreux sont les rêveurs qui reconnaîtront aisément l'expérience à laquelle ils sont accoutumés.

On comprend alors la faiblesse et la force de la définition de Célia Green. Elle est fausse puisque se savoir rêver ne permet pas de distinguer cette catégorie particulière de rêves ; le critère essentiel est le sentiment de conscience de soi, de présence, de séparation entre le moi et le décor, en bref l'impression de dualité entre le sujet et l'objet comparable à celle éprouvée dans la vie de tous les jours.

Par contre, elle constitue un critère minimal qui permet de regrouper la plupart de ces phénomènes et de fournir un socle à l'expérimentation scientifique. Il est en effet impossible d'utiliser la notion vague et subjective de conscience de soi pour caractériser ces rêves, non plus que ses succédanés le libre-arbitre, le jugement, la mémoire ou la capacité à maîtriser ses actions. Tous ces sentiments sont par ailleurs susceptibles de gradations depuis l'inexistence jusqu'à la vivacité la plus claire ; et l'observateur étranger serait incapable de différencier par son contenu le récit de Muldoon de celui d'un rêve normal. Surtout, on ne sait pas ce que la conscience est. Aussi non seulement le rêve lucide ne peut être qualifié en fonction d'elle mais bien au contraire, c'est la définition de la conscience qui devrait sortir enrichie de l'épreuve du rêve lucide.

Sources :
(1) Alfred Maury.
Le sommeil et les rêves, 1861.
(2) Sylvan Muldoon et Hereward Carrington. The Projection of the Astral Body, 1929.

Principaux articles concernant le rêve lucide sur ce blog :
Peut-on définir le rêve lucide ? (1)
Le rêve lucide.
Le rêve du papillon.
Hauteur limite.

Illustration : Le rêve, Douanier Rousseau.

5 commentaires:

lds a dit…

"le critère essentiel est le sentiment de conscience de soi, de présence, de séparation entre le moi et le décor, en bref l'impression de dualité entre le sujet et l'objet comparable à celle éprouvée dans la vie de tous les jours."
et qui constitue d'une certaine façon une illusion...

Dado a dit…

En effet, c'est une construction mentale.

sensorie a dit…

Bonjour :-)
Paf, je viens de mettre ton blog dans mes liens. Ça fait un peu déclaration mais : le dire, ne pas le dire ?... Le dire :-)

Dado a dit…

Bonjour,

C'est très gentil de le dire. Ces derniers temps, je me sentais un peu découragé. :)

Ton blog est très bien, autant le texte que les illustrations. Bonne continuation !

sensorie a dit…

Oh! merci pour ton attention; "découragé", oui c'est une notion que je connais ;-)
Sache que j'ai une véritable curiosité pour ton univers.
A bientôt j'espère :-)