mardi, novembre 22, 2005

Le rêve du papillon

On connaît le fameux aphorisme du papillon de Tchouang-tseu :

« Le papillon fit un rêve. En rêvant il est devenu Tchouang-tseu en train de regarder les fleurs. Les fleurs étaient vraiment nombreuses. Il faisait bon. Il était terriblement heureux. A ce moment Tchouang-tseu se réveilla. Il ne savait pas si le Tchouang-tseu de maintenant était le vrai Tchouang-tseu ou le Tchouang-tseu qu'avait rêvé le papillon. Il ne savait pas non plus si Tchouang-tseu avait rêvé du papillon ou si le papillon avait rêvé de Tchouang-tseu. »

Certains beaux esprits, de ceux qui professent un cartésianisme qu'aurait certainement renié Descartes, verraient en cela une gracieuse chinoiserie poétique. Ils seraient étonnés de voir leur maître à penser tenir la même opinion et mettre en doute ce dont il ne leur serait jamais venu à l'esprit de se défier, à savoir l'objectivité des sens. Mais je crains bien qu'ils n'aient jamais lu la première Méditation :

« Tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent pour le plus vrai et assuré, je l'ai appris des sens, ou par les sens : or j'ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés. [...] Combien de fois m'est-il arrivé de songer, la nuit, que j'étais en ce lieu, que j'étais habillé, que j'étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? Il me semble bien à présent que ce n'est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que je branle n'est point assoupie ; que c'est avec dessein et de propos délibéré que j'étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d'avoir été souvent trompé, lorsque je dormais, par de semblables illusions. Et m'arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu'il n'y a point d'indices concluants, ni de marques assez certaines par où l'on puisse distinguer nettement la veille d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné. »

A mon avis, cette objection n’est pas de pure forme. Il y a quelques nuits, j'ai fait un rêve qui, je l'espère, pourra éclairer mon propos. Je me réveillai dans ma chambre. Une des étagères d'un meuble était tombée et cela présageait de quelque chose d'inquiétant. Surpris, je me demandais si j'étais bien éveillé ou si je rêvais. Depuis mon lit, j'inspectai les détails de la pièce pendant une bonne minute. Tout était parfaitement réel. Puis je réalisai qu'il était anormal d'y voir si bien en pleine nuit. Je fermai les yeux et les rouvris. Tout était redevenu noir comme il se doit. Persuadé alors n’être pas endormi, je sombrai de nouveau dans le sommeil. Il ne me vînt pas une seconde à l'esprit que je n'étais pas dans la bonne chambre. J'avais rêvé m'être réveillé et m'être assoupi.

C’est un exemple assez piètre de ces rêves où je sais que je rêve - et que l'on appelle des rêves lucides. Dans plusieurs d'entre eux, je me suis émerveillé du degré de réalité de ce qui m'entourait. La difficulté majeure est d'ailleurs d'admettre que c'est bien un rêve et il arrive fréquemment que, comme dans l'exemple plus haut, trompé par le réalisme du décor, l'on croie être dans la réalité.

On comprendra mieux alors le point de vue de Descartes lorsqu'on saura que l'expérience lui était coutumière. Dans une réponse à Gassendi, il mentionne : « comme lorsqu'au milieu de nos songes nous apercevons que nous rêvons » ; ou encore dans un passage rapporté par Baillet : « Il ( Descartes) en était là, lorsque les livres et l'homme disparurent et s'effacèrent de son imagination, sans néanmoins le réveiller. Ce qu'il y a de singulier à remarquer, c'est que, doutant si ce qu'il venait de voir était songe ou vision, non seulement il décida en dormant que c'était un songe, mais il en fit encore l'interprétation avant que le sommeil le quittât. »

Le doute fondamental de Descartes prend alors tout son sens car l'expérience du rêve lucide met en relief deux phénomènes : le premier est que le cerveau peut produire un monde entier dans ses moindres détails ; et nous ne connaissons pas la part de ce qui dans la réalité est créé par lui ou non. Le second pose un paradoxe plus surprenant : s'il est aussi ardu et rare de se rendre compte que l'on rêve, c'est que nous tenons le songe commun, malgré toutes ses incohérences, pour réel. Ainsi, serions nous prêt à admettre toute réalité, aussi fausse soit-elle, comme allant de soi ?

Plus d’infos sur le rêve lucide ?
L'art de diriger ses rêves, par Stephen LaBerge. Article du hors série Science et Avenir sur le Rêve, Déc. 96

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Oui, c'est d'ailleurs, ce me semble le principe qui conduit à formuler l'idée du Cogito, dont la structure seule sera le support de la Science. Et si la structure du Cogito est la raison, c'est au travers des mathématiques que les Vérités vont pouvoir se découvrir, avec les chaines de raisonnement. En somme, l'Espace et le temps, c'est le pur Cogito, et pour ce qui est de la recherche de la Vérité, il n'y a pas de distinction à faire entre le réel et le virtuel; la question de l'être importe assez peu finalement.

Dado a dit…

Oui tout à fait. Il me semble moi aussi que le Cogito suit immédiatement une réflexion sur l'impossibilité de discerner rêve et réalité et intervient comme un moyen de résoudre ce paradoxe.

LJS a dit…

Bonjour, alors que je cherchais une référence sur "Le rêve du papillon", je suis tombé sur votre blog. Votre analyse passant par Descartes est assez amusante. Toutefois, vous focalisant sur le rêve, éludant sa perspective psychanalytique vous oubliez le papillon. Être éphémère au vol d'apparence chaotique et d'une beauté à tomber. Là nait le rêve. Dans cette blague de Zhuang Zi.
Cordialement,
LJS

Dado a dit…

Vous arrivez à la conclusion que l'aphorisme de Zhuang Zi est une blague. Si je l'ai abordé sous cet angle, c'est justement pour montrer qu'il s'agit d'un vécu "réel" du point de vue phénoménologique, à travers l'expérience du rêve lucide... et non pas la gracieuse chinoiserie que vous contribuez à lui attribuer malgré ce que je dis dans mon introduction.