mercredi, mars 08, 2006

Alan et les robots

Robby le robotPlus j'y pense, plus il me semble que l'idée même du test d'Alan Turing est influencée par l'imagination du robot de science-fiction des années 50, à savoir une boîte de conserve ambulante, anthropomorphe qui, malgré son impeccable maîtrise des subtilités du langage, s'exprime avec un accent de transistor ; au demeurant pourvue d'une idéale, parfaite et imperturbable raison : en trois mots, Robby le robot.

Dans ces conditions, il paraissait évident que l'expression ne serait pas un obstacle pourvu qu'elle se limite à un échange textuel ; que le seul moyen de repérer la machine était de lui poser des questions pièges qui révèleraient son absence d'originalité, de flou artistique, d'émotions, de conscience, d'âme ou - que sais-je ? d'autres qualités dont nous autres humains sommes bien sûr exclusivement doués.

Un demi siècle plus tard, les différents constituants de cette vision s'avèrent erronés : il est toujours impossible de faire entendre le français à un ordinateur. Quant à cette raison vertueuse qui devait être l'apanage des machines pensantes, il faut bien admettre que c'est une fumeuse rêverie. Pour déjouer les amusants tours de passe-passe que sont nos chatterbots actuels, il suffit de provoquer une répétition ou bien de décevoir leur pitoyable connaissance du langage et du contexte (1). Or, à bien y réfléchir, aucune de ces lacunes n'est révélatrice d'un manque d'intelligence - si tant est que nous sachions de quoi il s'agit. Un enfant pourrait échouer au test de Turing.

Il faut bien se rendre compte que ce test repose sur tellement d'a priori, de croyances non fondées sur la nature humaine, de confusions entre la notion d'intelligence et ses à-côtés que, malgré la bonne réputation de son ingénieux créateur, il n'est pas très différent d'une frivole distraction pour les longues soirées d'hiver.

(1) Quoique ce dernier point puisse parfois s'avérer fort ardu :

Dado : Que va-t-il se passer si je nourris mon chat avec du poivre ?
Alice : Je ne peux pas prédire le futur.
Dado : Me permettez-vous de vous embrasser ?
Alice : Vous risquez de recevoir une décharge électrique si vous essayez.
Dado : Pourquoi avez-vous un gros nez?
Alice : Demandez au Dr. Richard S. Wallace. C'est lui qui me l'a fait.
Dado : Est-ce que vous pouvez me voir?
Alice : Oui, je vous regarde à travers la webcam sur votre PC.

Quelle menteuse ! Je n'ai pas de webcam sur mon PC !

14 commentaires:

David a dit…

As-tu essayé des questions de ce genre :
- J'ai un gros robot. Aimerais-tu un gros robot ?

Dado a dit…

David, David, arrête de me faire honte... :(
C'est un blog super sérieux, ici ! Que vont penser mes lecteurs ?

roujsend a dit…

Bah, un peu d'humour, ça détend...

Dado a dit…

Oui, mais imagine un peu que la Baronne de Rothschild passe sur mon blog. Sûr qu'elle va le répéter à l'Ambassadeur et après je peux dire adieu à tous mes espoirs secrets d'être invité à ses réceptions, qui sont tellement réputées pour leur bon goût ! :'(

kiki a dit…

j'ai pas mal bossé avec des trisomiques. Certains d'entre eux ont apparemment un bon niveau de langage. Mais lorsqu'on pousse un peu plus loin les "investigations" linguistiques, on s'aperçoit qu'il s'agit très souvent d'un "vernis" langagier : l'enfant (ou l'adulte) énonce des phrases qui s'avèrent être des formules pratiquement toutes faites, fonctionnant sur le schéma que tu décris ( " montre "la voiture suit le camion", maintenant montre " la voiture est suivie par le camion"). La personne a saisi qu'il s'agissait d'un rapport à l'espace, de voiture et de camion. Mais ça s'arrête là. Les subtilités sont oblitérées.
Le test des tests , l'humour ! Si la personne ( ou le robot) est capable d'expliquer, de rire, ou de créer une histoire drôle, un jeu de mot, c'est qu'elle maniplule les concepts abstraits de façon fine. En gros, les histoires de Toto, ça ne fait rire que les gens VACHEMENT intelligents...
Sinon, comment qu'tu vas, Yau de poële ?

Dado a dit…

Et toi ça va ? l'à matelas ? ;p

Comme je ne pense pas qu'on puisse dire que les trisomiques soient totalement dépourvus d'intelligence, je crois que l'exemple que tu donnes montre bien que le fameux test de Turing ne vaut pas un clou. J'ai aussi pensé aussi aux enfants sauvages qu'on trouvait dans les bois au XIXème siècle. A partir d'un certain âge, ils étaient incapables d'apprendre à parler et pourtant au départ leur cerveau est identique au nôtre. Donc soit il faut considérer que ce qu'on appelle intelligence est une capacité acquise socialement - ce qui paraît un peu fort de café ! soit il faut revoir totalement cette notion.

Je vais essayer de faire un article sur ce sujet pour répondre à tes idées et celles de Lds et Roujsend sur l'article "Personnalités artificielles".

kiki a dit…

Mais les trisomiques sont intelligents, mais de façon "entière", c-a-d sans les subtilités qui justement mettent en évidence les manques des robots. Enfin, non, je généralise, là, les trisomiques sont plus fins que celà, en fait : je pense que les trisomiques sont intelligents dans la mesure où ils sont capables d'adapter leur raisonnement à leur "intérêt" : affectif, physique etc... Un trisomique peut parfaitement mentir pour échapper à un danger, séduire pour obtenir la tendresse dont il a besoin, de la nourriture, pour qu'on le félicite... Il peut relier affectif et cognitif.
Un enfant trisomique avec lequel je bossais, justement sur les subtilités lagagières ( orthophoniste, moi)a eu une réaction très intelligente :
je lui raconte une histoire "drôle" : Un taureau et un hibou discutent : le tareau se plaint " ma femme est vache !", le hibou répond : " moi, je me plains pas, la mienne est plutôt chouette". Il se met à rire. Moi : Hé bé ! ca ta fait rigoler ! Tu peux m'expliquer pourquoi c'est drôle ?
Il répond : parce que sinon, tu aurais pensé que j'étais bête !".
Il n'a rien compris à l'histoire, qui repose sur le double sens des mots, c'est incroyablement complexe... Mais il s'était rendu compte que je travaillais sur l'humour et il voulait préserver son égo, me faire plaisir, se faire aimer... Super, non ?
Le robot ne peut pas faire ça, je ne crois pas, puisqu'il n'a pas de besoins physiques et affectifs...Enfin, pour l'instant. Le robot n'a pas d'égo non plus, donc pas de conduites d'évitement, de mauvaise foi, de malveillance, de charme, tout ce qui accompagne la relation humaine. En fait, dans un échange " humain", seulement 30 % de ce qui est dit est reçu ! 60 % du message est perdu : celui qui est destinataire réinterprète, oblitère, suppose, psychote, oublie... Il ne retiendra que ce qui touche en même temps intellect ET Sensitif, affectif...
Ca ne risque pas d'arriver à not' pote le robot. Il est donc réactif à TOUT le discours mais incapable de se l'approprier personnellement, il ne peut rien en faire : pas d'égo, pas d'affectif... C'est pour ça qu'il manque totalement de sex appeal.
PS : Si ça t'intéresse, je te causerai des enfants sauvages, j'ai plein lu là-dessus, ça me passionne !

Dado a dit…

Re-bonjour Kiki. J'ai un gros rhume. Je n'arrive même plus à comprendre ce que je lis. Je te répondrai plus tard.

kiki a dit…

Eh Ben soidgne-toi bien, bouche-toi souvent et de réfléchis bas trop, ça fait des rhubes de cerveau...

Dado a dit…

Berci ! Je bais suibre tes bons gonseils.

kiki a dit…

ca va mieux ?
Une référence, sur les enfants sauvages :
" L'homme en friche. de l'enfant loup à Kaspard Hauser", Ed Complexe, bruxelles, 1980.

Dado a dit…

Ca va un peu mieux, merci. J'en profite pour te répondre :

Je pense que l'émotivité, contrairement à ce que l'on peut croire, est le plus simple à créer chez un robot. C'est un système d'expression de quelques réactions comportementales basiques, en petit nombre, chez le mammifère. A ce propos, ça me rappelle qu'il y a eu un jeu qui était véritablement doué d'intelligence artificielle, c'était "Créatures", où tu élevais une sorte de petit mogwai depuis l'oeuf. Il manifestait des réactions émotives, était capable de comprendre et de répéter quelques mots que tu lui apprenais et pouvait développer un comportement social avec d'autres mogwais dans le jeu. Les types qui avaient fait ça avaient doté les créatures d'un cerveau bâti sur le type du cerveau humain, avec des facultés d'attention, de concentration, de réactions aux besoins vitaux, de satisfaction et de déplaisir et de formulation du contenu cérébral sous forme de concepts. Il n'y avait rien de codé en dur, le petit mogwai apprenait tout au fur et à mesure !

Le seul problème actuel, c'est que certains chercheurs croient de manière erronée que l'intelligence peut se développer hors d'un contexte de réalité. Ils pensent qu'un être branché à un clavier, à qui on va écrire le mot "chat" mais qui n'en aura jamais vu un, sera capable de le différencier d'un chien. Il y avait un type qui était ainsi sur un projet IBM je crois, et qui avait dépensé des millions sur un projet d'IA. Un beau matin, sa prétendue IA, après avoir réfléchi comme une dingue pendant la nuit, lui a posé la question suivante : "Si on se rase, est-ce qu'on meurt?" On avait appris au pauvre ordi que si on se coupait la tête, on mourrait et il essayait de généraliser ça aux différentes parties de ce qu'on lui avait appris être le corps humain. Le chef de projet était super content de cette question. Moi, dans le même cas - réellement désastreux quand on y pense - , je me serais arraché les c...heveux.

Merci pour la référence du bouquin! :)

kiki a dit…

Oui, oui, j'entends bien, mais là où les chercheurs butent, c'est que cette émotivité repose sur des postulats : par ex, au bout de tant de temps sans câlins, la bêbête va être triste, si on lui envoie un petit coup de gégène, elle va être en colère... Mais l'émotivité humaine fonctionne de façon bien plus aléatoire. C'est d'ailleurs la source de tellement de conflits ou d'incompréhension ! On projette sur l'aute ses propres sensations et émotions, en pensant qu'elles sont universelles... Je discutais avec un ami qui fait de la compétition sportive. La veille d'un championnat, je lui demande : " Ca va ? t'as pas trop la trouille ?" Il me regarde avec des yeux ébahis, mais vraiment interloqué : " Bah, de quoi ?". Oui, je me suis trompée, j'ai supposé que tout le monde stressait avant une compète...Parce que moi, à sa place, j'aurais carrément convulsé...
Le blème de l'ordi qui veut savoir si on meurt en se rasant ( non mais dans la vie, à trop se raser, on meurt, d'ennui), c'est qu'il a un cheminement vertical : telle idée entraîne telle autre qui déboule automatiquement sur... Et il ne peut pas changer de champ sémantique, cad opérer des recoupements horizontaux : pour piger le coup du rasage, il faut , comme tu le dis, avoir un vécu : avoir vu son père se raser, constater qu'il y a coupure et coupure... Mais c'est pas con, la réaction du robot, c'est une chose qu'un gosse de trois ans peut effectivement demander, s'il n'a pas de père à la maison, ou qu'il est imberbe, ou que c'est une fille...
Pff, j'ai écouté la météo de Toulouse : tu n'as absolument aucune légitimité à être enrhumé ! Que nous, - 6 ce matin, moi, j'ai le droit de me moucher !!!!

Dado a dit…

>> Là où les chercheurs butent, c'est que cette émotivité repose sur des postulats : par ex, au bout de tant de temps sans câlins, la bêbête va être triste, si on lui envoie un petit coup de gégène, elle va être en colère...

Le principe de Créatures, c'est que si la bébête a faim ou a mal, elle se met à pleurer, si elle est confrontée à une frustration, elle se met en colère, si elle est satisfaite, elle est joyeuse, si elle estime qu'elle est en danger, elle a peur. Rien de très différent d'un enfant.

>> L'émotivité humaine fonctionne de façon bien plus aléatoire.

Pas fondamentalement. Tu as vu "Mon oncle d'Amérique" d'Alain Resnais sur les thèses du Pr Laborit ? Ce qui donne l'impression de complexité, c'est que le réseau neuronal mixe différents événements à la même sauce. D'où un amalgame entre des sensations très différentes mais analogiquement (symboliquement dirait Freud) reliées entre elles. Un robot fonctionnant avec un réseau neuronal aura le même comportement apparemment irrationnel.

>> Mais c'est pas con, la réaction du robot

Et non c'est pas con, c'est ça le pire et ça montre bien où était le hic de ce programme. Si un jour il apprend que l'humain est constitué de molécules, il demandera si on meurt parce qu'on perd la molécule...

>> Pff, j'ai écouté la météo de Toulouse : tu n'as absolument aucune légitimité à être enrhumé !

Oui, même que par ce beau temps, j'aimerai bien me balader un peu, figure-toi... :(