lundi, mars 06, 2006

Personnalités artificielles

En 1950, le mathématicien anglais Alan Turing énonça le principe d'un test qui permettait, à son avis, de déterminer si une machine est douée d'intelligence : un juge converse en aveugle avec un homme et un ordinateur. S'il est incapable de décider qui est qui, le logiciel a surmonté l'épreuve et on peut le considérer à bon droit comme une intelligence artificielle. Différentes objections ont été émises à ce test ; toutes se sont concentrées sur les facultés de la machine ; à ma connaissance, personne n'a songé à la réfutation pernicieuse que j'ai la joie de vous présenter aujourd'hui : que se passe-t-il si le juge est idiot ?

A ce jour, l'opinion générale considère qu’aucun ordinateur n'a triomphé du test de Turing. Chaque année, le prix Loebner couronne le chatterbot ( robot conversationnel ) qui obtient le meilleur score d' « humanité » face à un jury de neuf personnes. Les résultats de 2003 nous montrent qu'en moyenne les deux humains surclassèrent les machines. Toutefois le test originel ne se fondait pas sur un vote démocratique : un seul juge est considéré suffisant. Or le juge n°4 attribua un score de 4 sur 5 ( «probablement un homme » ) au logiciel Jabberwock ; et de 1 sur 5 ( « sans aucun doute une machine » ) à l'un des deux concurrents humains. Doit-on admettre que Jabberwock a passé le test de Turing ?

Il y a bientôt cinq ans, le monde de l'intelligence artificielle connut un événement peu banal : la fondation A.L.I.C.E. fut attaquée en justice ; la plaignante était tombée amoureuse d'un chatterbot en ligne ; son coeur était dévasté par la découverte de sa réelle et informatique identité. La nouvelle répandue, des centaines de personnes sur les salons de tchat suspectèrent leurs interlocuteurs d’être en vérité des robots. Cette anecdote nous révèle au moins deux choses : que le comportement humain est plus automatique qu'on ne le croit ; que nous ne disposons toujours pas de définition de l'intelligence, vaguement confondue dans l'esprit de Turing avec la personnalité.

6 commentaires:

lds a dit…

Ce qui serait intéressant c'est de savoir : queless questions et quel nombre minimum de question sont nécessaire pour dépister le programme. Auquel cas, on pourrait concevoir une intelligence artificielle capable de reconnaître une intelligence artificielle. Et hop, la boucle est bouclée !

lds a dit…

Peut être que c'est l'erreur, le type d'erreur qui permet finalement de différencier l'homme de la machine ?

roujsend a dit…

Reste à définir l'intelligence effectivement. La faculté de s'adapter à des nouvelles situations et à les comprendre? avec divers degré de facilité donc d'intelligence. Pour le test, il est peut être possible de piéger la machine avec des questions ne faisant pas appel à sa mémoire, à son acquis. Genre "vous arrivez sur une planète inconnue ou l'air est respirable, vous rencontrez un palmier qui marche et vous demande d'où vous venez, que faites vous?". question idiote sans doute, mais c'est peut être face à l'idiotie que se révèle l'intelligence

Dado a dit…

Lds, Roujsend, malgré que mon article soit basé sur des faits réels, on peut considérer que c'est de la science-fiction. Je me demande toujours comment certains ont pu confondre un humain avec un chatterbot. Ce sont encore des gadgets rudimentaires. Il est très facile de les "dépister" surtout lorsqu'ils sont basés sur le langage AIML. Exemple :

Dado: Hi again
ALICE: Once more? Hello there.
Dado: Hi again
ALICE: Once more? Hello there.
Dado: Hi again
ALICE: Once more? Hello there.

Il est vrai que dans cette conversation, une tierce personne ne saura pas qui est l'humain et le robot! :)))

Le problème ne se pose pas réellement en terme de "dépistage", d'intelligence ou de différence entre humains et robots, comme je le disais dans l'article. Je suis d'accord avec P.K. Dick lorsqu'il annonce dans "Les robots rêvent-ils de moutons électroniques" (Blade Runner) qu'il sera impossible de différencier humains et androïdes si ces derniers sont conçus dans ce but. Ce que l'on voit d'une personne, ce n'est pas son "intelligence", c'est sa personnalité. Le juge peut seulement estimer si celle-ci est humaine ou non. Qui lui dit qu'il n'a pas en face de lui un parfait imbécile ? Quant à des personnes à très très haut QI, il arrive le plus souvent qu'elles soient totalement inadaptées car tout leur entourage ne les comprend pas et les prend pour des abrutis.

C'est pourquoi je pense que la notion même d'intelligence est idiote. Plus précisément, comme je le disais dans un de mes tout premiers articles, "L'homme au Chapeau", c'est une spécialisation de l'idiotie. C'est une projection. On le constate dans les conséquences aberrantes de ce type de raisonnement, par exemple la théorie du "dessein intelligent". J'essaierai de développer ce thème dans mon prochain article.

lds a dit…

Cela amène d'autres questions : qu'est ce qui définit la personnalité ? combien d'éléments le cerveau utilise pour identifier une personne ?
A mon sens très peu; d'une certaine manière le cerveau semble fonctionner à l'économie d'énergie.
Il est, je pense, très facile de "tromper" le cerveau, en lui présentant un certain nombre d'éléments bien choisis.
De quel manière, en ce cas, le cerveau utilise l'énergie qu'il dépense ?
Pour entretenir le dialogue intérieur ? C'est à dire, maintenir en l'état une certaine description du monde par une répétition incessante, un peu à la manière d'un écolier qui révise sans cesse sa leçon ?

Dado a dit…

>> Qu'est ce qui définit la personnalité ? combien d'éléments le cerveau utilise pour identifier une personne ?

Si tu veux dire "qu'est-ce qui définit la personnalité de l'intérieur ? " ce sont en fait deux questions très différentes.

>> Il est, je pense, très facile de "tromper" le cerveau, en lui présentant un certain nombre d'éléments bien choisis. [...] De quel manière, en ce cas, le cerveau utilise l'énergie qu'il dépense ? Pour entretenir le dialogue intérieur ?

C'est en effet ce que dit Castaneda. Je pense en particulier à l'anecdote amusante des Tuliuno, Tulidos, Tulitre et Tuliquatro.

Très récemment, lors du tournoi d'échecs auquel j'ai participé, j'ai retrouvé deux personnes que j'avais eu l'occasion de rencontrer une dizaine de fois il y a sept ans dans le cadre de mon travail. L'un des deux était une "grosse gueule" et je l'ai reconnu tout de suite. L'autre était très gentil et discret et il a fallu qu'il me dise son nom pour que sa tête me revienne à l'esprit.

>> Le cerveau semble fonctionner à l'économie d'énergie.

Je suis assez d'accord. D'ailleurs il suffit d'un rhume et de la fièvre, comme j'en ai aujourd'hui, et l'on commence à avoir vraiment du mal à organiser ses pensées...