vendredi, novembre 17, 2006

Croyance et souffrance

Rétable d'Issenheim par Mathias GrünewaldDes idées que j'ai présentées hier, sous la forme immédiate d'intuitions, pas encore complètement structurées, je pense qu'elles sont un peu bancales : les rôles précis que jouent la part conceptuelle et la part émotionnelle de la croyance - cette dernière étant une découverte récente pour moi - ne me sont pas encore clairs (1). Je remarquerais aussi que le terme croyance, tel que je l'utilise, porte les germes d'une confusion, autant pour le lecteur que pour moi-même, puisque je m'en sers à la fois pour désigner les croyances isolées et les systèmes complets.

Flopinette me demande en commentaire de l'article précédent si j'estime qu'il existerait des croyances ne débouchant pas sur une souffrance. Elle pose aussi, de manière subsidiaire, une question que je traiterai plus loin. Pour les aborder, je dois d'abord développer mon point de vue actuel :

- soit l'émotion seule donne le ton de la croyance ; auquel cas la part conceptuelle serait un épiphénomène sans importance qui ne modifierait pas l'émotion ; mais elle servirait à l'entretenir ( par identification du sujet avec le sentiment éprouvé et par sa différentiation avec l'objet de celui-ci ). Les croyances seraient alors sans effet sur la souffrance puisque c'est elle, la souffrance ( la tristesse, l'angoisse, la peur ) qui les orchestrerait comme un chef de chorale dirige les voix des chanteurs sur une mélodie ;
- soit la croyance est un masque de l'émotion : elle viserait à diminuer son effet ( lequel serait cependant toujours présent mais en sous-main ) en obnubilant l'esprit sur des détails sans importance. Alors dès que le système de croyances montre des failles ( ce qui s'avèrera toujours ), l'émotion primaire resurgit avec sa violence initiale (2) ;
- soit il peut y avoir un effet de feedback : le contenu conceptuel de la croyance pourrait modifier la substance même de l'émotion et transformerait la souffrance en plaisir. Cet étrange sadomasochisme expliquerait le point commun des grands systèmes de croyances qu'est la notion de sacrifice humain : on la retrouve toujours, bien que parfois sous les plus pauvres déguisements.

En vérité, je pense que les trois sont entremêlés.

Maintenant, en supposant que mes hypothèses sont bonnes et que je poursuis logiquement mon raisonnement, je répondrais à la question initiale comme suit : s'il existe des croyances ne débouchant pas sur la souffrance, elles impliquent le sacrifice humain. Cette conclusion particulièrement surprenante, dans l'éventualité où elle serait fausse ou très exagérée, servira au moins d'illustration à mon article où je soutiens qu'on peut vite aboutir à des systèmes de croyances monstrueux (3).

Flopinette pose aussi une autre question : "pourquoi veut-on souffrir ?" Cette interrogation ne semble tenir que par la conviction implicite qui la soutient. Personnellement, je considère que le plaisir et la souffrance sont les conséquences directes du fonctionnement cérébral : il existe des neurotransmetteurs dont l'effet s'oppose afin de maintenir le système en équilibre. Un réseau neuronal toujours satisfait serait d'emblée inopérationnel : sans feedback, il ne pourrait faire preuve ni d'apprentissage ni d'adaptation. L'individu sans souffrance n'aurait pas d'instinct animal de conservation.

Aussi sous-entendre que l'on "veut" souffrir me semble révéler une intéressante distorsion du point de vue. "L'existence passe par la souffrance, c'est obligé", comme le dit plus loin flopinette. Maintenant, confrontés à cette situation pénible, il vaut mieux éviter de se dire que c'est ainsi, que nous en bavons et que nous ne pouvons absolument rien faire pour l'éviter. La voie inverse serait le plus court chemin vers la névrose. Il se peut donc que l'être humain préfère admettre que s'il souffre, c'est une décision volontaire, qu'il y implique son libre-arbitre et adhère émotionnellement à ce choix ; que s'il peine souvent, il en retire néanmoins un bienfait supérieur ou qu'il trouve dans sa souffrance même les sources d'un plaisir inavouable et douteux.

(1) C'est à dire qu'ils ne sont pas encore devenus des évidences, ou pour dire autrement, des croyances qui me paraissent indiscutables !
(2) Un tel phénomène semble avoir été récemment mis en exergue par une
expérience bizarre de neurobiologie : lorsque que de pauvres chrétiens fondamentalistes subissent le martyre de l'énoncé d'incohérences flagrantes entre les évangiles, ils se mettent à développer un grand nombre de pensées de mort.
(3) Voir l'article
"L'invention de l'humain".

Illustration : le rétable d'Issenheim par Mathias Grünewald, 1512-1516, musée d'Unterlinden, Colmar.

6 commentaires:

flopinette a dit…

En fait je n'ai pas dit que la souffrance était une décision volontaire. De même que le rêve. On ne décide pas de rêver. Mais on peut cesser de rêver, dit-on, en appliquant les méthodes du dharma. Idem pour la souffrance.

Dado a dit…

En fait, j'ai été un peu surpris par cette question, que je ne suis pas sûr d'avoir très bien comprise. Tout ça n'était pas bien clair dans mon esprit et j'aurais sans doute mieux fait de répondre: "je ne sais pas" dans le commentaire de l'article précédent.

dordje a dit…

interessante réflexion sur la souffrance.
En fait, il manque dans ton approche du raisonnement de Flo un élément primordial, qu'elle a elle bien intégré : la loi de causalité. En effet, tout, je dis bien tout, ce que l'on pense est la cause d'un résultat qui est sur d'apparaitre à 100 %. On est pas bouddhiste si on ne CROIT pas en cela, c'est donc bien une question de croyance, même si cette croyance au départ doit être étayer par l'expérimentation du pratiquant par la suite. Et avec ce filtre il est alors aisé de s'apercevoir que toute souffrance et tous bonheur on comme seul source l'esprit, en tant que moyen de ressentir cela bien sur, mais surtout en tant que cause génératrice de ce bonheur et de cette souffrance. En fait pour expliquer cela il faut reprendre tous le dogme de la croyance. Les 4 nobles vérités, la loi de causalité, et la loi du karma, principalement. La démonstration sera alors plus articulé, et accessible plus facilement. Sinon en effet, des doutes subsistent.

Dado a dit…

Merci pour cette explication. Je n'ai qu'une connaissance très superficielle du bouddhisme. Il n'était donc pas vraiment dans mon intention d'expliquer les causes de la souffrance selon ce point de vue. J'essaie surtout de développer des réflexions en fonction de mon expérience personnelle et des idées que j'ai et que je retrouve parfois chez certains auteurs.

Dans le cas de cet article, comme je le dis dans le commentaire plus haut, les questions posées par flopinette ne m'étaient jamais venues à l'esprit, d'où ces explications tirées à la hâte du chapeau, pas très claires et pas très convaincantes à mon avis.

ordalie a dit…

Salut, ce blog est certes un peu daté, je viens de lire cet article, et ce que cela m'inspire, c'est qu'à mon sens, la croyance est une dimension agissante de la réalité sur elle même.Qu'en pensez vous?

Dado a dit…

En effet, ce blog n'est plus en activité. Je n'aurai pas accès à internet dans les jours qui viennent et je n'ai plus vraiment le temps de réfléchir à votre question. Cela aurait été bien nécessaire puisque je la comprends très mal à partir de la formulation lacunaire que vous donnez.

Vous dîtes que la réalité agit sur elle-même. Si je saisis bien votre point de vue, l'homme apparaît seulement comme un phénomène accessoire et la croyance, indépendante de lui, ne serait pas sa production mentale mais au contraire quelque chose qui l'agit.

Si j'acquiesce à l'idée que l'homme se donne à travers ses croyances une importance exagérée, en ce qui concerne la réalité et la croyance je préfère ne pas effectuer de tels renversements paradoxaux de perspective, fondement de tous les délires mystiques. Le panthéisme et la déification de la réalité ne sont pas non plus dans mes goûts : j'aurais plutôt tendance à voir la réalité comme un des résultats possibles des propriétés de la conscience.

Mais tout cela reste bien flou : lorsqu'on aborde la réalité ou la conscience, qui sait vraiment de quoi on parle ?