lundi, novembre 20, 2006

Interprétations, soupçons et perroquets

Les Limites de l'interprétation d'Umberto Eco réunit plusieurs articles rédigés vers la fin des années 80. Cet ouvrage s'oppose à certaines théories linguistiques fort à la mode à cette époque, tel le déconstructivisme de Jacques Derrida, selon lesquelles l'intention du lecteur prime sur celle de l'auteur, oubliée car elle est supposée inconnue ; ces théories voient seulement dans le texte un "pique nique où l'auteur n'amène que les mots", un "univers ouvert où l'interprète peut découvrir d'infinies connexions" et l’autorisent, en fonction de l'oeil qui le lit, à revêtir des milliers de sens tous également bons - ou autrement dit n'en revêtir aucun (1).

A cela, Umberto Eco oppose le bon sens et la mesure. Pour prendre un exemple dans l’actualité bloguesque récente, un lecteur saisi de délire d'interprétation pourrait supposer que, dans cet article de flopinette, il existe un second sens caché ; et qu'il faudrait remplacer "perroquets" par "humains qui répètent sans comprendre", "choses sucrées" par "phrases agréables à l'oreille" et "choses trop froides" par "l'expression trop glaciale de la vérité". Sa défiance déduirait de la suite que flo se livre à une curieuse expérimentation animale dont il est le cobaye malheureux (2). Toutefois Umberto Eco objecterait qu'avant de se pencher sur l'énigme, le lecteur aura du comprendre d'abord le sens littéral ; mais qu'il l'aura rejeté comme insuffisant. Ainsi toutes les interprétations ultérieures prendront pour parti de négliger l'intention la plus évidente de l'auteur, celle de relater une courte anecdote où il est question de nourriture pour oiseaux, dont la compréhension est fondée sur le bon sens, pour la remplacer par l'intention du lecteur soupçonneux.

Même si l'article avait été composé d'une série aléatoire de lettres et de chiffres, c'est le bon sens qui aurait affirmé : "cela ne veut rien dire !" ; c'est le syndrome du soupçon qui aurait cherché un code et une signification dissimulée.

Umberto Eco s'attache alors à montrer qu'il existe deux modèles d'interprétation différents reposant sur deux modes de pensée distincts : l'un s'appuie sur le bon sens et la recherche d'une signification économique et minimale ; l'autre sur un fonctionnement analogique très lâche, assisté d'une quelconque méthode obsessionnelle, qui n'est autre que la pensée magique - ce qu'il appelle la pensée hermétique ; et que le déconstructivisme, entre autres, n'est qu'une survivance de cette dernière. On adhère aisément à son raisonnement sensé et l'on admet vite cette distinction engageante et, disons le bien, rassurante.

Mais où le lecteur d'Umberto Eco commence à développer de paranoïaques suspicions sur l'efficacité de cette différenciation, c'est lorsqu'il constate que des noms comme Bachelard, Lévi-Strauss, Barthes ou Todorov sont associés à la pensée hermétique (3). Il se met alors à se demander quand Umberto Eco lui-même leur sera adjoint et s'il existe finalement un autre modèle d'interprétation que cette pensée hermétique là.

(1) Il est surtout question ici du chapitre "Deux modèles d'interprétation".
(2) Qui plus est, on notera le phénomène curieux qui fait qu'une fois la nouvelle explication imposée, elle paraît plus économique et satisfaisante que l'interprétation simple. C'est à rapprocher de ce que je disais dans l'article
"Le déclic de la compréhension".
(3) On s'étonnera moins de trouver les noms de Spengler, Nietzsche, Chomsky, Greimas et Deleuze.

2 commentaires:

flopinette a dit…

Ah merde... j'avais rien compris au commentaire de Ricercar. Je m'étais dit "mais de quoi il parle ?", et dans l'incapacité de trouver une réponse, j'avais oublié. Faut dire que mes perroquets sont tellement présents à ma vue que j'aurais eu du mal à imaginer un second sens à mon post... En fait si j'avais pu faire une vidéo, ç'aurait été plus simple, mais l'autre, dès qu'il voit approcher l'appareil photo, il oublie qu'il y a un truc à manger...

Dado a dit…

J'avais lu en diagonale le commentaire de RiceRcar. Mais comme il parlait de l'observateur de Schrödinger et de Gödel - et pas de perroquets ! j'avais supposé que lui aussi avait découvert un autre sens au texte.

Merci de me confirmer que le texte était bien à lire au premier degré. Une fois la nouvelle interprétation trouvée, elle paraissait si cohérente que je n'en étais plus sûr du tout. Ca me fait un magnifique exemple pour ce dont je suis en train de parler ! :D