lundi, septembre 18, 2006

Connais-toi toi-même (2)

Je reviens, comme sensorie me le demande, sur les raisons qui me font dire que se connaître soi-même est - disons le plus joliment que dans l'article précédent - pour le moins fichtrement ardu.

Supposons que connaître la nature de son esprit soit possible. Comme flopinette le signale fort justement dans son commentaire, on en arrive à la conclusion aberrante que ce mode de connaissance est inconcevable et qu' « en réalité la clarté ne fait que s'expérimenter elle-même et qu'il ne s'agit d'ailleurs pas d'une expérience ». En effet, que la connaissance de soi soit inconcevable ne signifie pas qu'elle soit impossible. Mais c'est un autre sujet.

Telle que la chose est comprise par tout le monde ( sauf donc par flopinette ), se connaître soi-même passe soit par les sens, soit par le mental. Chacun de ces outils, comme j'espère l'avoir montré suffisamment l'année dernière, ne fournit qu'une représentation. Donc, ce qu'on entend par « connais-toi toi-même », c'est « fais-toi une idée de toi-même », ce que tout le monde effectue tous les jours sans même avoir à lever le petit doigt. C'est ce point que je vais développer.

Je ne pense pas qu'il soit la peine de s'appesantir sur les nombreuses personnes ayant réussi à se persuader que comme…
« j'ai fait une régression dans une vie antérieure » ;
□ « j'ai suivi trois mois de cure avec un psychanalyste jungien » ;
□ « je mange des légumes frais tous les jours » ;
□ « j'ai fait un stage d'une semaine de tai-chi-chuan cathare avec un prof qui a fait une semaine de stage au Japon avec Maître Po » ;
□ « j'ai lu Connais-toi toi même en dix leçons du célèbre parodontologue Léopold Schmurz » ;
( cochez les mentions utiles )
… « en conséquence de quoi, j'ai réintégré mon Soi originel et supra-cosmique ».

Parlons plutôt de la méthode plus courante que l'on appelle «connaissance de soi ». Pour cela, je préfère m'appuyer sur deux exemples.

Premier exemple : Monsieur Socrate se rend compte que chaque fois qu'il regarde le 20 heures, il est de mauvaise humeur et se dispute à table avec sa femme. Il prend alors la décision - judicieuse ô combien ! de ne plus regarder le 20 heures. Ce genre de constatations sur sa propre personnalité advient de manière tout à fait naturelle à tout individu qui, rencontrant un problème dans sa vie, est amené, avec plus ou moins de bonheur, à le résoudre. Généralement, cette investigation tout à fait superficielle, portant sur des petits points précis et disparates, s'achève sur la conclusion suivante : « je suis comme ça ». Ou bien, si on a cherché un peu plus loin, on ajoute la justification : « pour telle et telle raison, je suis comme ça ».

Comme chacun a ses problèmes, chacun a du, à un moment donné de sa vie, se faire ce genre de réflexions. On peut très bien se convaincre que, parce qu'on a abordé quarante traits de personnalité au lieu d'une dizaine, on se connaît mieux que d'autres et en tirer quelque fierté. Mais là n'est pas réellement la question.

Connaître certains traits récurrents de sa personnalité, c'est seulement connaître une image de soi-même. Cette image est culturelle. Elle dépend de la description de la personne humaine telle qu'elle est en vigueur à un moment donné dans une société donnée. Aujourd'hui, c'est surtout à la psychologie de magazine que l'on va se référer.

Cette attitude - car il s'agit pour moi plutôt d'une attitude - peut être utile si elle permet de se forger de nouvelles convictions plus efficaces sur soi et son rôle dans la société. Elle peut devenir néfaste à l'individu, soit parce qu'il a creusé un peu loin et est tombé sur quelques pulsions naturelles qui lui répugnent, soit parce que cette recherche a ancré en lui des convictions négatives sur sa personnalité.

Mais tout ceci relève de la croyance et d'éventuels conflits entre croyances ; ça reste totalement superficiel ; on reste au niveau de l'illusion du moi. C'est comme si on filmait un téléviseur avec un caméscope dont l'image est renvoyée au téléviseur. On obtient un millier de téléviseurs emboîtés, mais on n'apprend rien sur le caméscope.

Second exemple : Monsieur Socrate, parce qu'il est très curieux et qu'il s'est rendu compte du paradoxe précédent, décide d'observer ses sens et ses pensées mais cette fois sans en tirer de jugement. Il en découlera certaines choses : une complète perplexité devant la désagrégation et la discontinuité de ce qui lui semblait autrefois une réalité persistante et stable ; une totale incompréhension ; éventuellement, la solidification d'une instance tenace de l'attention, qui peut dans certains cas s'avérer tout à fait désagréable. Ceci dit, mon intuition me susurre (1) que cette méthode n'est pas un moyen de connaissance. L'erreur courante de ceux qui la pratiquent est qu'ils espèrent en apprendre quelque chose, alors qu'elle constitue seulement un non-faire de la perception habituelle du monde.

C'est pourquoi j'affirme que puisque nous sommes convaincus - à tort ou à raison, je ne suis pas apte à en décider - que la connaissance passe nécessairement par les sens et la pensée, la phrase attribuée à Socrate : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les Dieux », outre sa prétention, est une charmante absurdité.

(1) Mince ! Il n’y a qu’un s à susurre ! Encore un des mystères insondables du français…

7 commentaires:

flopinette a dit…

Il me paraît évident que Socrate avait une certaine expérience de la nature de son esprit, vu son comportement à la guerre et dans diverses autres circonstances...

Dado a dit…

Oui et c'est justement pourquoi il n'a pas dit cette phrase. ;)

Non, je blague, en fait, je n'en sais rien. Apparemment le cynique Diogène affirme que Socrate avait repris cette phrase du temple d'Apollon à son compte. Donc l'association entre Socrate et cette phrase était déjà admise du temps des Grecs.

En lisant Platon, je n'ai jamais eu l'impression qu'il y avait une pratique quelconque derrière les enseignements de Socrate. La maïeutique qu'il utilise permet de clarifier les croyances de ses interlocuteurs, mais ça s'arrête dès que l'on rencontre certaines croyances considérées comme évidentes. Bien que sa méthode montre qu'il considère toutes croyances comme relatives, je ne me souviens pas qu'il soit question de la moindre pratique. Et bien que Socrate reproche aux sophistes de faire payer leurs leçons, de prétendre enseigner la sagesse et de préférer de beaux discours à la vérité, il était à l'époque considéré lui aussi comme un sophiste, c'est à dire seulement comme un maître de rhétorique.

Pour d'autres écoles, comme celle de Pythagore, l'influence d'une pratique paraît presque évidente. Etait-ce le cas de toutes les écoles de philosophie grecques, je crois que personne n'en sait rien.

flopinette a dit…

Certes il n'est nulle part fait mention de pratique chez Socrate, j'en conclus donc qu'elle était "secrète". Pourquoi ? Parce que son comportement n'est nullement celui d'un homme ordinaire, quoiqu'on puisse le croire tant que l'on n'a pas vu chez soi l'homme ordinaire, et qu'on s'imagine héroïque et sans peur. L'homme ordinaire peut s'imaginer se comporter comme Socrate mais ne le fera jamais. C'est quand on commence à faire la différence entre ce qu'on fait (ou ce que font les autres) et ce qu'on s'imagine pouvoir faire (ce qu'on s'imagine que font les autres), qu'on s'aperçoit que Socrate avait une certaine réalisation.

Dado a dit…

>> j'en conclus donc qu'elle était "secrète".

Ca se peut car en effet, à l'époque, pas mal de pratiques étaient cachées (mystères d'Eleusis et autres et tout le tintouin). Ce qui fait qu'on n'a plus que le verbiage conceptuel et que c'est ce qui a donné le mauvais tournant à la philosophie occidentale.

julie70 a dit…

Merci de la visite!

Je ne crois pas qu'on peut connaître tout si on se connait soi, mais je suis convaincu que c'est fort important de faire connaitre ses divers facettes et surtout les reconnaitre, les admettre - et tant que possible, les utiliser.

Il y a des période de négation des choses qu'on connait pourtant, bon, cela nous plait ainsi, mais sinon, se connaitre et se sentir bien dans sa peau sont très importantes choses pour tous.

condor a dit…

"En lisant Platon, je n'ai jamais eu l'impression qu'il y avait une pratique quelconque derrière les enseignements de Socrate"

Comment est-ce possible ?
La Sagesse de Socrate transpire des dialogues.

Si tu préfères les anecdotes en voici une amusante :
"Il s'était mis à méditer, et restait là debout, depuis le petit matin, à la poursuite d'une idée.
Comme cela n'avancait pas il ne voulait pas lâcher et restait debout, à chercher. Il était déjà midi. Les hommes l'observait, s'étonnaient et disaient entre eux que Socrate était debout en train de réfléchir, depuis le petit jour. Finalement, le soir venu, quelques Ioniens après leur diner portèrent dehors leur lits de camp, car on était alors en été, et couchèrent au frais tout en surveillant Socrate, pour voir s'il passerait encore la nuit debout. Or il resta debout jusqu'à l'aurore et au lever du soleil. Puis il s'en alla, après avoir adressé sa prière au soleil".

Dans le même dialogue on apprend qu'à la guerre on avait peur de l'attaquer. Que le froid n'avait aucune prise sur lui. Qu'il était toujours le dernier à quitter le banquet mais n'était jamais soûl.
(...)

Et puis il y a le témoignage de l'Oracle de Delphes disant que Socrate était le plus sage des hommes.

Si on transpose le personnage en milieu bouddhiste ce serait rien moins qu'un grand Bodhisattva.

Dado a dit…

Ben, j'ai pas tout lu Platon, non plus... :/