mercredi, septembre 13, 2006

Pourquoi bloguons-nous ? Pourquoi continuons-nous ? Pourquoi arrêtons-nous ?



Dans un précédent commentaire, Kiki l'écrivaillonne me pose ces questions : pourquoi commencer un blog ? pourquoi le continuer ? pourquoi l'arrêter ? Je pourrais lui renvoyer très fémininement la balle : pourquoi toutes ces questions ? Mais cessons immédiatement ces petites mesquineries et entamons plutôt ce qui sera décidément l'article le plus bavard de cette longue année.

Par où commencer sinon par le commencement ? Pourquoi démarrer un blog ? La réponse est simple : surtout pour de mauvaises raisons. Selon les statistiques Technorati, la moitié des blogs s'arrêtent en moyenne au bout de trois mois. Ces personnes, assez rapidement, soit ne trouvent plus de quoi nourrir leur blog, soit se rendent vite compte que leurs objectifs étaient erronés. Sans doute ont-elles ouvert leur blog pour faire "comme tout le monde" et après s'être rendus compte que c'était un travail assidu, plutôt pénible et pas du tout gratifiant, "comme tout le monde" elles le ferment bientôt.

Je ne peux que me représenter un vague présupposé sur la manière dont autrui a entrepris son blog. Il en existe de nombreux styles. Je ne pense pas qu'on puisse comparer celui de Miss Kisseuse, ado qui publie à l'intention de ses potes les photos des dernières soirées parsemées de SMS et de lyrics de chanteurs à la mode, au blog de David Vincent qui s'est engagé à prévenir le monde de l'invasion imminente des extraterrestres, au péril de sa vie.

Personnellement, je trouve les raisons qui décidèrent la première plus sensées que les celles du second.

Dans mon exemple - fantastique, dois-je le préciser ? la motivation qui poussa David Vincent à bloguer découle d'une poignée de convictions, d'idées obsessionnelles et de fantasmes ; ainsi la conviction que l'existence des Humains est supérieure à celle des Martiens ; ainsi l'idée obsessionnelle qui lui fait orienter sa vie et son blog autour des envahisseurs et de la chasse aux preuves de leur arrivée sur terre ; ainsi le fantasme qu’il atteindra des millions de lecteurs. Or que va-t-il arriver à David Vincent ? Il se rendra compte qu'il ne peut fournir autant de preuves qu'il l'avait initialement imaginé, peut-être tout au plus une par mois ; il s'apercevra qu'en conséquence son blog est horriblement répétitif et pauvre ; il verra surtout qu'il n'atteint personne sauf quelques paranoïaques et adeptes du complot international dont les commentaires délirants finiront par le faire douter de sa conviction initiale : peut-être vaut-il mieux que les extraterrestres réduisent en poudre ce ramassis d'abrutis finalement. Et, parvenu à la conviction inverse de celle qui l'avait entraîné - et tout aussi fausse - il fermera son blog et s'adonnera paisiblement à la pêche à la truite.

Au bout de la période fatidique de trois mois, que se passe-t-il donc ? Comme le cyclotouriste qui a toujours rêvé, en regardant le Tour de France à la télé, de grimper le Tourmalet, vous vous rendez compte dès le troisième lacet que la réalité est bien différente de tout ce que vous aviez pu imaginer. Vous prévoyiez bien quelques difficultés, ce qui se représentait à vous comme arriver en haut immensément satisfait de vous-même après un gros effort. Or très curieusement, le problème principal n'est pas le sommet, c'est de pousser sur chaque pédale tour à tour sans avancer d'un pouce. Mais voilà le hic ! Vous avez claironné à tous vos copains que vous alliez faire le Tourmalet. Vous avez parcouru dans votre 4x4 astiqué pour l'occasion les deux cent kilomètres de Toulouse à Sainte-Marie-de-Campan, avec votre beau vélo chromé et votre maillot orange Euskatel-Euskadi. Et tout au pied du col, sur la place du petit village, vous avez échangé avec d'autres cyclistes des propos enthousiastes sur l'ascension prévue. Alors à quel moment vous permettrez vous de faire piteusement demi-tour et de vous avouer que ce n'était pas pour vous ? Vos raisons d'abandonner ne sont-elles pas aussi mauvaises que l'étaient vos raisons de commencer ?

Or finalement, n'en sommes-nous pas là pour tout ce que nous entreprenons ? La brave ménagère ne peut-elle pas s'écrier du jour au lendemain : « à partir d'aujourd'hui, c'est plus moi qui fais la vaisselle ! » à l'ahurissement de toute la maisonnée consternée dont elle vient d'ébranler, comme le fit Samson du temple de Dagon, les piliers et les fondements ? Bien sûr, il faudrait qu'elle révise quelques unes des convictions friables que seule son obsession du nettoyage lui permettait de soutenir : elle n'est plus digne du titre de maîtresse de maison respectable, secret héritage ancestral d'une immémoriale lignée de générations féminines que sa mère lui avait, sur son lit de mort, précieusement remis en mains propres et en tremblant.

Mais je m'égare. Je voulais seulement dire que s'il est plus facile d'abandonner un blog que la vaisselle, c'est qu'une raison suspecte doit se cacher dessous. Il n'existe pas, comme on le répète pourtant assez souvent, une communauté de blogueurs. Quand vous faîtes votre blog, vous êtes seul, votre création est un petit tas de cailloux anonyme que vous entassez au coin d'un chemin et vous vous sentez le droit de donner un coup de pied dedans au premier moment d'énervement venu. Les conditions de votre découragement seront multiples. Je ne saurais certes les énumérer pour vous. Je vous invite plutôt à chercher les convictions, les idées obsessionnelles et les fantasmes qui ont soutenu la création de votre blog ; et vous saurez alors pourquoi vous le fermerez.

Illustration : D'où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? Paul Gauguin, 1897–1898.

7 commentaires:

l'écrivaillonnne a dit…

Formidable ! Tu formalises ce que je pressentais avec beaucoup de lucidité et de clarté. Exactement. Et si je te pose la question, c'est, comme tu le relèves avec beaucoup de finesse, parce que c'est un truc qui me titille. Je me suis lancée là-dedans comme dans tout : à donf, sans réfléchir et, évidemment, j'ai bien été obligée de me confronter à une réalité. Celle de l'écriture au quotidien. De la "solitude" du blogueur ( c'est le sens de mon dernier post), de l'espèce de réprobation muette de certains (quelle indécence, quel manque de modestie !), des véritables raisons de continuer, d'arrêter...
ta dernière phrase est vraiment la plus pertinente. Je n'y avais pas pensé, mais tout est là.

Dado a dit…

Ca vient peut-être qu'on a une exigence de qualité sur nos blogs et qu'on se met trop la pression.

Tu essaies toujours de trouver un point de vue spirituel et rigolo. John Warsen fait des acrobaties brillantes. Jusqu'à maintenant, j'ai essayé d'être intéressant et de bien écrire - mais je te rassure, ça va changer. Je ne connais pas bien le blog de sensorie. La seule pour qui le blog ne semble pas poser de problèmes, c'est Flo, elle donne l'impression d'être tombée dedans depuis qu'elle était petite.

>> de l'espèce de réprobation muette de certains (quelle indécence, quel manque de modestie !)

Euh... pas compris. S'ils écrivent pas, comment tu sais qu'ils sont pas d'accord? Ou c'est des connaissances qui te regardent de haut quand tu parles de ton blog?

lécrivaillonnne a dit…

Oui, il s'agit de l'avis de personnes "dans la vraie vie" qui ne savent pas que je tiens un blog et qui n'ont donc pas peur de me heurter. Il y a une forme de (petite) réprobation, comme si cela avait quelque chose d'un peu suspect, (ce qui est peut-être bien le cas). Tu sais, un peu le même genre de réaction qu'on a quand on apprend qu'un type fait le Chippendale ou prend des cours de dentelle : on se dit en même temps " Mazette ! et " Bizarre !" ?
En fait, il y a quelque chose à fouiller dans le rapport à l'écrit et aussi dans le rapport à la pudeur, à la notion de sphère intime/domaine public. Je vais essayer de faire un post là-dessus...
PS : merci pour ton post, c'est vraiment sympa...

john warsen a dit…

Si j'en crois "les convictions, les idées obsessionnelles et les fantasmes qui ont soutenu la création de mon blog", je suis pas prèt de le fermer, mwahaha !
Mais je n'ai aucunement l'impression de faire de brillantes acrobaties, loin de là. Regarde mieux, et tu me verras plutôt assis sur une lampe de poche (pour ne pas dire que je l'ai dans le cul) condamné à faire avec les moyens du bord ce qu'il faut pour épater la galerie sur le toit de ma Picasso, et accessoirement perdurer dans mes objectifs de base.
Il est vrai que mes 500 connexions/semaine sont encourageantes, bien que je suspecte une copine d'y être pour quelque chose à 99%, et j'ai une petite idée sur le 1% restant.

Dado a dit…

>> tu me verras plutôt assis sur une lampe de poche (pour ne pas dire que je l'ai dans le cul) condamné à faire avec les moyens du bord ce qu'il faut pour épater la galerie sur le toit de ma Picasso...

Et bien, c'est pas une "brillante acrobatie" ça? Il t'a fallu combien d'années d'entraînement pour la réussir parfaitement? :p

Par acrobaties, j'entendais tes sauts de coq à l'âne constants intersectés par des jeux de mots, des chutes, des renversements de situation inattendus, etc.

sensorie a dit…

Oui donc ! Lorsque j'ai entrepris d'actualiser ma page "A propos", qui sert d'entrée en matière à mon blog pour qui daigne la lire (gnark gnark !), j'ai indiqué que je ne voulais pas faire de mon blog une créature mais un outil.
J'ai créé mon blog pour accompagner mon changement total de vie (je retrouvais ma vie d'artiste) et l'ai abordé comme une discipline avec l'intention de poster chaque jour, j'étais dans une phase de construction intense et cette approche me correspondait bien.
Au bout de quatre mois, la solitude a commencé à me peser, mon désir de partager s'est fait plus présent, j'ai alors commencé à rencontrer d'autres blogueurs (une soirée dans un restau pour commencer), puis j'ai pris des repères à droite et à gauche, étudié de près des blogs, ce n'est qu'aprés avoir élargi ma vision que j'ai pu vraiment "jouer" avec mon blog.
Maintenant, ça y'est, nous nous entendons bien. :-)

Dado a dit…

>> ma page "A propos", qui sert d'entrée en matière à mon blog pour qui daigne la lire (gnark gnark !)

Oups! :( En fait, je l'ai découverte après t'avoir écrit.

>> J'ai créé mon blog pour accompagner mon changement total de vie (je retrouvais ma vie d'artiste) et l'ai abordé comme une discipline avec l'intention de poster chaque jour, j'étais dans une phase de construction intense et cette approche me correspondait bien.

C'est quasiment pareil pour moi.