mercredi, février 01, 2006

Sens obligatoire

Est-ce parce que mon dernier article est assez mal fagoté - je trouve - que j'en distingue aisément toutes les coutures ? Toujours est-il que je me surprends à voir comment d'une anecdote assez simple peut émaner un sens complexe ; et surtout à discerner ce qui l'évoque - le sens - de la même manière que l'imagination extrait d'une forme incomplète le contour précis d'un objet.

Notons que mon récit présentait seulement une énumération de faits. Le narrateur, à l'exception d'une phrase où il prend parti, n'attribue aucune valeur positive ou négative aux événements relatés. Et pourtant, l'historiette se change en mythe ; l'impression générale devient celle d'une injustice ; l'idéal triomphe mais au prix du sacrifice du gentil héros. Quant à son adversaire, le méchant Jeffreys, il est finalement couvert d'honneurs.

Autant dire que tout n'a pas du se dérouler ainsi - bien que, paradoxalement, tout se soit très exactement déroulé ainsi. Comment une succession de tableaux neutres entraîne-t-elle cette impression dramatique ? Le premier point à relever est que l'anecdote, dans le but d'attirer l'intérêt, doit se bâtir sur un agencement de contrastes qui sont ici : vérité/mensonge, réussite/échec, solitude/multitude, reconnaissance/rejet. Le second point est que dans le décor ainsi tracé, les personnages s'organisent naturellement selon un schéma mythique : dans notre cas, celui du héros valeureux en butte à la jalousie et aux calomnies de ses pairs. Ainsi, à partir du moment où les contrastes sont posés, le récit s'organise de lui-même en un système significatif.

Après m'être bien creusé la tête, je viens juste de me rappeler un autre exemple. Dans cette blague, deux événements simples sont accolés. Le sens change si l'on inverse leur ordre dans le récit. En voici un résumé très succinct :

Un mari et sa femme sont au lit. Le mari se sent très aimant. Il pense qu'ils vont faire l'amour. Mais au moment crucial, la femme lui dit : "Non, mon chéri, je ne le sens pas bien..." Puis après un petit baratin : "Je voudrais que tu m'aimes pour ce que je suis et non pour ce que je fais pour toi au lit".

Plus tard, ils sont dans un magasin de mode. La femme se sent très aimante. Elle pense que le mari va lui acheter les robes qu'elle a choisies. Mais au moment de payer, le mari lui répond : "Non, ma chérie, je ne le sens pas bien... " Puis après un petit baratin : "Je voudrais que tu m'aimes pour ce que je suis et non pour ce que je t'achète."


La juxtaposition de deux événements similaires crée l'impression que le second est la conséquence du premier. Le fait que tous deux débouchent sur un refus donne le sentiment d'une vengeance. Mais que l'on raconte l'un ou l'autre d'abord et soit l'homme, soit la femme, joue le rôle du méchant puni.

Ainsi, le sens naîtrait de l'ordonnancement des pensées dans le discours et de l'effet de causalité qui en découle. Il ne deviendrait intelligible que s'il se situe dans un contexte connu et éprouvé. Pour ces raisons, certains rêves pourraient nous paraître "pleins de sens" bien qu'il nous soit impossible de dégager le moindre message de ceux-ci.

2 commentaires:

flo a dit…

Sauf que tu as oublié le contexte. Un tas de nanas disent qu'elles veulent être aimées pour elles et non pour leur cul. Alors que pour les mecs, beaucoup sont assez lucides pour savoir que ce qui attire les nanas, c'est leur portefeuille.
Dans cette blague, la première plainte est sincère, alors que la 2è est une vengeance. On n'imagine pas un mec se plaindre sincèrement à se nana de cette manière. On se dirait "c'est un débile, il n'a rien compris, il est pas normal". Alors que si c'est la nana qui se plaint sur ce mode, tout le monde va trouver ça normal. Et pour cause, c'est quelque chose qu'on entend tous les jours.

Dado a dit…

>> Alors que pour les mecs, beaucoup sont assez lucides pour savoir que ce qui attire les nanas, c'est leur portefeuille.

Veux-tu dire que les nanas ne sont pas assez lucides pour se rendre compte que ce qui attire les mecs, c'est leur cul ? Et que leur cul est plus différent de leur "soi-même" que le portefeuille du "soi-même" de leur mari ? ;p

En fait, je n'ai pas choisi cette blague, que je trouve d'ailleurs très mauvaise, pour son contenu. Je m'en suis souvenu comme d'un exemple intéressant parce qu'elle revêtait un sens différent selon le sens, justement, dans lequel on la présentait.

Ton commentaire montre que la signification que tu lui trouves est plus riche que celle que j'avais supposé ("on se dirait : c'est un débile, il n'a rien compris", etc.). Or cette signification apparaît seulement à cause de l'ordre dans lequel on présente les événements : on n'a rien ajouté au texte. C'est ce que je souhaitais démontrer.