lundi, février 06, 2006

La défense Loujine

Il y a quelques jours, j'ai prétendu qu'il n'existait qu'un seul roman digne de ce nom sur le thème du jeu d'échecs, celui de Zweig. J'avais oublié "La défense Loujine" de Nabokov. Honte à moi.

Pour m'éviter d'encourir la haine du spectre de l'écrivain, j'ai acheté le livre. Mais je n'arrive pas à aimer Nabokov. J'avais déjà lu Lolita et Ada. Les cinq premiers chapitres du Loujine sont virtuoses. On a l'impression que le narrateur est une abeille au regard surchargé de facettes dorées qui, virevoltant autour des personnages, entre soudain sous la voûte ombragée de leur crâne où elle butine furtivement quelques pensées avant de ressortir tout aussi vite par la fenêtre ouverte de leurs yeux cristallins. Néanmoins cette virtuosité est comparable à celle du pianiste qui enchaîne les arpèges le plus rapidement possible pour éblouir l'auditoire. Il oublie l'idée du morceau.

Quant au contenu, j'ai déjà évoqué Madame Bovary pour le "Joueur d'Echecs". Ici encore, la comparaison est valable. Qu'on imagine une Madame Bovary dont le rustaud de pharmacien serait le héros. L'esprit rivé à ses formules alambiquées et à leurs ingrédients, son corps l'empêtrant comme ses vêtements, la figure piètre et ennuyée dans les réceptions qu'organise sa jolie épouse, la risée discrète de son entourage, il perdrait les pédales, verrait l'univers sous l'aspect d'une préparation chimique dont il ne maîtrise plus la concoction et finalement se suiciderait à sa place ; tout cela vu non pas avec la lorgnette de Flaubert, mais celle de Dostoïevski. Loujine n'est pas pharmacien. Il est joueur d'échecs. Il aurait pu être mathématicien, cryptographe, informaticien. La "Défense Loujine" serait alors une biographie d'Alan Turing (1).

Ce roman a sans doute lancé le cliché ennuyeux de l'association banale entre jeu d'échecs et folie. J'ai le sentiment que Stephan Zweig s'en est beaucoup inspiré et qu'il a divisé le héros de Nabokov en deux : le physique et le relationnel désagréables de Loujine constituent son champion d'échecs ; son mental est adapté au chausse-pied à un double de Zweig même. Tout ceci ne signifie plus rien : les deux personnages de l'écrivain autrichien sont des songeries sans corps.

Pourtant le roman de Zweig marque davantage l'imagination. Il contient plus d'idées fascinantes : des bourreaux, des prisons, de la cruauté mentale, de la folie, un navire sur l'océan, un combat de David contre Goliath, un titre de champion du monde. Il se rapproche du mythe. Reste de la "Défense Loujine", en plus d'un style extraordinairement brillant, une magnifique description psychologique d'états morbides où la réalité sensorielle se délite, devient de plus en plus tenue, laisse voir par transparence comme le verre dépoli des kaléidoscopes des séries grotesques de souvenirs fiévreux, de spéculations difformes, d'images hypnagogiques lesquelles se répètent et se répètent, fractalement, à l'infini.

(1) Alan Turing, mathématicien anglais et père de la notion d'intelligence artificielle, s'est suicidé.

4 commentaires:

john a dit…

après plusieurs jours sans accès internet, je ne comprends plus rien aux blogs de mes virtuels amis, à part que le roman de Nabokov laisserait après lecture l'impression acoustique d'avoir rêvé la bande son d'un scénario de Dick mis en scène par Cronenberg (j'aie l'ouïe assez limitée par mes précédentes écoutes)
en tout cas, il y a de beaux fragments de la biographie d'Alan Turing dans le "Cryptonomicon" de Neal Stephenson.
(ce qui achève de prouver que je n'entends que ce que je dis)
http://www.cafardcosmique.com/auteur/stephenson.html

Haroun El-Poussa a dit…

C'est marrant, à te lire je pensais que tu étais du genre à aimer Nabokov justement.
Concernant Turing, j'ai remarqué que pas mal de logiciens (au sens large) ont fini par se suicider ou péter les plombs. C'est compréhensible en fait il suffit de regarder la gueule des démonstrations qu'ils pondent. Le necronomicon est un conte de Noël à côté.

Dado a dit…

John: pas par Cronenberg, il n'y a pas de charpie et de viande pourrie. Mais sinon, c'est assez près de Dick, sauf que l'on ne doute jamais si le héros a été enlevé ou non par les Titaniens ou si sa mémoire a été modifiée. On sait qu'il est barjo.

Haroun-El-Poussa: ben non, je n'aime pas Nabokov, pourtant je le trouve très fort, mais je crois même que ça me rend malade... :(

Jer a dit…

Une Amie me l'avait offert en m'interdisant de lire la dedicace qu'elle avait donc placée en fin d'ouvrage.
En substance, que le personnage de Lougine lui avait tant fait penser à moi ... J'ai compris ce jour-là qu'il était inutile de cacher aux autres que j'étais barjo : peine perdue, ça se voyait trop