lundi, octobre 24, 2005

La confusion des valeurs

Il est assez stupéfiant de constater combien les gens prennent facilement à leur compte des opinions découlant essentiellement du marketing. Ces opinions, lorsqu'elles sont volontairement émises, sont ce que l'on appelle la propagande ; et cela nous laisse supposer que cet antique principe de tout gouvernement a encore de beaux jours devant lui, mais là n'est pas notre sujet. Parlons plutôt de cinéma.

Je discutais de films récents avec une connaissance. Cette personne affirmait que les nouveaux réalisateurs avaient tendance à estomper le manichéisme - à l'intention de mon ami Olivier, je précise qu'il s'agit de l'opposition tranchée entre bien et mal * ; et donc qu'il n'y avait plus vraiment de grands méchants, ce qui donnait lieu à des personnalités plus "réalistes". Cet avis - qui s'écarte des faits - ne fait que refléter un marketing à la mode utilisé lors du lancement de plusieurs films. Mais il est possible qu'il ait suffisamment d'impact pour influencer certains scénaristes même. En fait, la question est prise totalement à l'envers.

Un récit, surtout quand il est construit comme un conte, ce qui est le cas de la plupart des oeuvres cinématographiques, a naturellement tendance à être moral. J'entends par là qu'il présente un problème ( familial, social, politique, environnemental, cosmologique, etc. ) et lui trouve une solution : une morale. A l'observation, on se rend compte que notre façon d'envisager les difficultés quotidiennes dépend des structures familiale et politique de la société, lesquelles se reflètent toutes deux : dans une société autoritaire aux valeurs clairement définies, la morale de l'histoire sera rigide ; dans une société où les valeurs se confondent, la morale sera laxiste. De l'intensité perçue du problème dépend la force du caractère du méchant. Ce n'est pas un hasard si la plupart des super-héros américains et leurs super-vilains associés sont nés peu de temps avant une guerre ( Superman 1938 ; Batman 1939 ; Hulk et Spiderman 1962 ; X-men et Iron Man 1963 ), période durant laquelle les points de vue sont nécessairement tranchés.

Il est vrai qu'en cette année 2005, même les films des meilleurs réalisateurs semblent ne pas savoir sur quel pied danser. La Guerre des Mondes de Spielberg n'arrivait pas à se positionner sur les thèmes du Onze Septembre et de la Guerre du Golfe et le scénario de David Koepp débouchait sur un méli-mélo de propositions contradictoires. Traitant de l'éducation, Charlie et la Chocolaterie distille une morale gâteuse ne parvenant plus à croire aux valeurs brouillées qu'elle prône. Il en va pareillement des Noces Funèbres, où les choix d'oppositions thématiques sont tellement sans substance qu'on finit par se désintéresser du destin inconséquent des fades héros. Curieusement, deux beaux films présentés simultanément à Cannes, Broken Flowers de Jim Jarmusch et Don't Come Knocking de Wim Wenders traitent exactement du même sujet - entre autres, les projections du père sur le fils ; et simultanément ils n'arrivent pas non plus à le résoudre. Je préfère toutefois au traitement de Sam Sheppard ( le scénariste de Don't Come Knocking ) qui choisit une happy-end un peu douteuse, celui de Jarmusch, qui expose finalement l'aspect illusoire de la question.

* Olivier est en fait un grand spécialiste du manichéisme : il en a inventé plusieurs définitions.

4 commentaires:

flo a dit…

Moi qui ai une affection particulière pour les méchants, je peux dire que oui, tout de même, il y en a régulièrement de bons. Dans le Seigneur des anneaux, bien sûr, et Starwars, mais aussi dans X-Men, Spiderman, les Fantastiques Four et last but not least, Harry Potter.
(et imagine toi que je viens de me gourrer dans la reconnaissance des lettres qui est censée me distinguer d'un programme. ça commence à devenir inquiétant)

Dado a dit…

Euh... de "bons"... tu veux dire des gentils méchants, ou bien des méchants bien réussis ? D'après les méchants que tu cites, je suppose que tu parles de méchants réussis, car celui de Spiderman 1 n'était pas spécialement sympa, ni l'Empereur des Star Wars...

Oui, il y a des méchants bien méchants qui apparaissent régulièrement, par exemple Tête de Brique dans Snatch. Et si l'on estime qu'un méchant n'est pas nécessairement une personne, les tripodes de la Guerre de Mondes n'étaient pas tout à fait réjouissants. Il n'est pas étonnant que les derniers Star Wars ou la Guerre des Mondes aient des méchants tellement percutants, puisqu'ils traitent ouvertement de la situation politique des Etats-Unis. C'est quand le problème est perçu (à tort ou à raison) comme faible que le méchant l'est aussi.

Alors que l'opinion que je relève tend à faire croire que le scénariste choisit délibérement de rendre un méchant plus humain pour des raisons de "réalisme". C'est tout le contraire : l'intensité du propos détermine l'intensité du méchant.

khira leally a dit…

Confusion des valeurs : difficile de donner des solutions quand le monde ressemble à un vaste bazar! Sûr que se positionner dans la vie est de plus en plus difficile, et que chacun trouve ses conclusions par lui-même (en tout cas, c’est comme ça que ça devrait aller). Mais vu que les solutions de l’un ne s’applique pas toujours à l’autre, dur dur, de trouver quelque chose qui convienne à tous (on me dira, vivre ensemble est valable pour la totalité du genre humain, c’est ok !).

Pour les « méchants » de service, leur degré de vilenie varie d’un point de vue à l’autre : disons que sans aller jusqu’à approuver leurs actes -sauf pour les fans les plus obtus ou incultes- on peut les comprendre, et d’autant plus facilement que s’ils ont une certaine profondeur psychologique (et donc humaine ou intelligente (cela dit pour les « salauds » de The Planet of Apes ou de Redwall)). La plupart du temps, les tordus clairs et nets -sans complication sentimentale ou motivation complexe- sont bien sympas pour ne pas trop réfléchir : ils sont vaches et souvent irréalistes, vu qu’on ne fait pas le mal sans raison « valable » (terme tout relatif, hein!) Ceux-là, quelles que soient les valeurs en tendance, suscitent normalement la réprobation générale.

Mais prenez Voldemort (oui, c’est un récurent celui-là ) : une enfance pourrie, une hérédité douteuse, un père indigne et incapable, une mère dépressive…ce mec cumule les em**** dès sa naissance. Pour être profond psychologiquement, il l’est ! Il frôle carrément les abysses ! Si Rowling s’était contentée d’un gros pas beau sans passé tragique, je ne sais pas si la série aurait autant d’intensité. On a affaire à un taré revanchard, comme ennemi public n°1, pas au premier arriviste venu ! Un cinglé mégalomane qui menace la société. Et c’est ça, un « vrai » méchant : un danger pour la société –quelqu’un qui veut la ravager à son profit, pas un révolutionnaire qui veut changer les choses.

Dado a dit…

Oui mais justement, lorsqu'on croit comprendre les motivations du méchant, il est moins méchant: "oh, le pauvre, il a été abandonné quand il était tout petit, en plus il est tombé de l'échelle sur la tête..."

Un vrai grand méchant, ça doit respirer la décision arbitraire et aléatoire, un peu comme la foudre. C'est l'incompréhension qui inspire la terreur. Et on ne peut pas, à mon avis, éprouver deux émotions contradictoires en même temps, comme la peur - où l'on se sent inférieur - et la pitié - où l'on se sent supérieur.